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Ça devait finir par arriver.

16 Juin 2021

Bon.
J'avais écrit un article, très chouette, plein d'élan, de confiance et d'espoir.
Et puis overblog a décidé de le supprimer.

Ça tombe bien, c'était un article pour dire que j'arrêtais.

 

Reprenons. J'ai eu quelques soucis assez pénibles avec over-blog : presque tous mes articles avaient disparu. Techniquement, ceux qui avaient été publiés étaient encore accessibles, mais d'une façon assez compliquée : il fallait cliquer sur un titre d'article, puis remonter manuellement en faisant "article précédent" à chaque fois...
Moi, par contre, je n'avais plus du tout accès à ce que j'avais écrit. Impossible de modifier un article publié, impossible de retrouver l'un de mes nombreux brouillons. J'ai envoyé un message au soutien technique d'overblog, une semaine s'est écoulée...

Bon finalement ils m'ont répondu ce matin, mais il était trop tard. J'avais déjà mis les voiles.

 

Ça fait 17 ans que je blogue. La vache, je me sens vieille. Albert Floyd aura eu de loin le record de longévité. Je l'ai créé en 2013, pendant mon stage à Berlin ; à l'époque, il s'agissait de faire disparaître mon identité d'internet, car j'étais en procès, et j'avais de gros problèmes.
Finalement j'ai gagné le procès, mais Albert est resté. Et vu la tournure qu'ont pris mes derniers articles, je me dis que l'anonymat a du bon.
Ce blog m'a suivi à travers ma dépression. Pendant mon horrible master, j'écrivais au lieu de travailler. C'était à peu près la seule chose saine que je faisais à cette époque.
J'ai gardé ce blog pendant mon émigration. Je l'ai alimenté durant les longues journées où j'étais enfermée à ne rien faire, coincée avec un visa de tourisme et incapable de faire ce pour quoi j'avais étudié durant cinq ans.
Finalement je suis rentrée en psychologie, et là, ça a commencé à aller mieux. C'était assez incroyable de pouvoir écrire sur la fin de la dépression, et sur ma guérison. Je découvrais quelque chose d'assez inédit. C'était tellement agréable.

Et puis je me suis mis à écrire. Vraiment. De la fiction. Avec de l'ambition. Et d'un coup, comme j'allais mieux et que j'écrivais beaucoup, je n'avais plus besoin de ce blog. Je l'ai laissé mourir peu à peu. J'ai songé à le fermer. En plus, je ne savais plus comment m'y prendre. Entre mes romans et mon journal, je ne trouvais plus d'intérêt à ce blog.
Mais 2020 a changé beaucoup de choses.

 

J'ai plus que jamais besoin de ce blog. Je dirais même plus : j'ai besoin qu'il level-up. Ça faisait des semaines, des mois que j'y songeais, et la panne d'overblog m'a poussée à franchir le cap. Je suis passée sur wordpress.

Tu vas voir, lecteur, c'est pas le même niveau. C'est un peu plus classe. En vrai, je suis vachement intimidée. Mais ça va me pousser à prendre les choses un peu plus au sérieux.
Je ne vais pas te spoiler la suite de mes aventures, mais tu vas bientôt comprendre pourquoi je fais ça. 2020 a été l'année de l'imprévu. 2022 sera l'année du changement. Et entre les deux, et bien, on va avoir plein de choses à se dire. Donc si ça t'intéresse, et bien je t'attends.


https://albertfloyd.wordpress.com

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The only thing that's real -6-

10 Juin 2021

Coraline avait les cheveux très noirs, la peau très blanche et des tâches de rousseurs. Elle avait aussi les yeux verts, des tatouages plein les bras et l'été, elle portait des jeans déchirés et des Birkenstock.
Elle était très cool.

Ce qui est marrant avec Coraline, c'est qu'au début je ne l'ai pas du tout cernée. Faut dire que je ne me souciais pas trop d'elle. Elle était la stagiaire de l'été, payée par une subvention gouvernementale à laquelle je n'avais jamais eu le droit (vu que je suis une sale étrangère). Le seul truc que je savais d'elle, c'est que puisqu'elle avait été engagée, je ne pouvais pas pistonner ma copine Octavia à cette place.

Faudra que je vous parle d'Octavia. C'est un sacré phénomène. Elle aussi est très cool. Et en même temps elle est un peu insupportable. Mais je suppose que je l'aime quand même.

 

Coraline était une ex-graphiste qui avait décidé de reprendre des études pour faire médecine. Et vu que je suis une ex-infographiste ayant tout claqué pour faire psychologie, on s'est vite trouvé quelques points communs.

Au Canada, il y a deux façons de faire médecine. La méthode facile et la méthode es-tu prêt à sacrifier le restant de ta vie sans aucun espoir de réussite? .
La plupart des médecins diplômés ont choisi la méthode facile, aka faire un cursus scientifique au lycée/cegep (le cegep étant en gros la dernière année de lycée au Québec), puis de rentrer en école de médecine.
À ce que je sache, avec cette méthode, il n'est pas trop compliqué de rentrer en médecine. Suffit de pas avoir "futur terroriste" écrit sur son bulletin scolaire. Le plus dur, naturellement, est ensuite de rester en médecine, mais là, ce n'est grosso modo qu'une question de travail et de motivation. Dans les écoles de médecine des quebs, il n'y a pas vraiment la même culture de terrorisme du bizutage qu'en France. En fait, ça a même l'air assez sympa. Bien sûr, faut bosser, beaucoup bosser, mais ce n'est pas la peine pour autant de se battre contre l'univers entier. Bon, c'est sûr, quand un étudiant doit bosser 40h par semaine au salaire minimum pour payer son loyer en même temps qu'il poursuit ses études (et mine de rien, ça arrive souvent ici), c'est un poil plus compliqué. Mais dans les faits, il n'y a rien de si extraordinaire à faire médecine, du moment qu'on sait comment étudier et qu'on aime la matière.

Faudra aussi que je fasse un article sur ce fameux "savoir comment étudier". Parce qu'après quatre ans de fac publique nord-américaine avec des gosses de 20 piges qui sont tous persuadés d'avoir un TDA/H et qui s'obstinent à "étudier" par groupes de douze dans des cafés bondés avec la musique à fond et le brouhaha, je peux vous dire que je me suis un peu sentie comme étant la fille d'Einstein.

 

Coraline, donc, avait choisi l'option "jm'en fous de ma vie" pour faire médecine. C'est option est très simple : il s'agit de ne pas s'inscrire en médecine directement à la sortie du cegep, et de faire d'abord autre chose. Elle, en l'occurrence, c'était le graphisme.
Comme je vous disais, son parcours ressemblait au mien : école privée, rébellion en école d'art, puis regrets quant à la vacuité de sa vie et besoin soudain de se sentir réellement utile. Sauf que la grande différence entre Coraline et moi, c'est qu'elle était riche.
Attention : ma famille est loin d'être pauvre. Mais rien à voir avec Coraline.

Moi, je suis allée dans une école privée certes réputée, mais tout de même située à Armentières.
Coraline, elle, est allée dans un pensionnat anglican à 50 000$ l'année, avec uniformes, maisons et préfets (oui oui, comme dans Harry Potter). Le genre d'asile de fous où les gamins ont le droit de porter des cravates de couleurs différentes selon leurs mérites (genre les rayures violettes sont réservées à ceux qui font partie du 1% des meilleurs élèves, ce genre de conneries).

Moi, je suis ensuite allée à Pôle 3D, Roubaix. En vrai une école de cinéma numérique pas si dégueu. Mais en même temps, c'était aussi un peu une arnaque. Parce que dans ce milieu, l'embobinage est un peu un art. En témoigne l'en-tête de ce blog, que j'ai écrit en première ou deuxième année (il y a dix ans, donc, paye ta vieillesse) : "Je suis infographiste, je suis payé pour vous mentir, blablabla". Pour faire simple : infographie = gens de la pub ou du cinéma = des gens qui brassent du vent coloré en essayant de vous faire croire que c'est de l'ârt et que c'est essentiel au reste du monde et que c'est pour ça qu'il ne faut pas s'offusquer des milliards qu'on brûle là-dedans alors que dehors il y a la faim dans le monde.
Bref, une école de 3D comme une autre. Mais pas la meilleure (on y forme plus des ouvriers du cinéma que des Spielberg). Et puis à Roubaix.

Coraline, elle, a fait ses études à Manhattan. Oui monsieur. Pas dans la meilleure école d'art de NYC, certes, mais tout de même. Il me semble que c'est la classe. Et puis elle a BIEN vécu à New York. Certes, il y avait des rats dans son immeuble et ses voisins étaient un gang de motards assez chelou, et il fallait couper le chauffage pour allumer le micro-ondes sinon les plombs sautaient, mais paraît que c'est la norme à New-York ; à côté de ça, elle connaissait les meilleurs bars et avait un million d'amis super cools. Elle allait en soirée avec des gens qui bossaient pour Prada, des photographes, ce genre de personnes. Elle connaissait carrément une fille qui était payée pour faire des tableaux pinterest pour une marque de haute couture. Non mais sans déconner. Payée plus cher que je ne le serai jamais pour faire du pinterest. Ma vie est ailleurs, c'est moi qui vous le dis.
Oh et puis elle a fait son stage au New Yorker. Moi, j'ai fait le mien aux 3 Suisses, quand même.

Après ses études, Coraline est partie vivre à Londres. C'était son rêve, être graphiste et vivre dans un grande capitale européenne genre Berlin ou Londres.
(Je sais qu'elle a vécu aussi à Berlin, et un peu à Paris, mais je ne sais plus en quelles circonstances).
Pendant un an elle a vécu sur le bord de la Tamise, et puis elle a finalement été embauchée en direction artistique dans la très grosse boîte de rêves qu'elle visait depuis toujours.

Et puis elle a décidé de rentrer au Quebek et de tout recommencer à zéro.

 

Bon, en vrai, je ne l'ai pas su tout de suite tout de suite, mais il y avait une raison à ça. Coraline a un petit frère (que nous appelerons Guillaume).
Guillaume a toujours été un peu bizarre. Il est sans conteste très intelligent, mais possède aussi quelques traits autistiques. Pas assez pour être catégorisé autiste, mais suffisamment pour perturber les gens.
Ou pour fausser un diagnostic.

Guillaume a fait une psychose. Je ne sais pas le détail, je vous laisse chercher un peu sur wiki pour voir à quoi ça ressemble. Bref, Guillaume a été hospitalisé, privé de sa liberté "pour son bien", et diagnostiqué schizophrène.
À cette époque, les parents de Coraline et Guillaume étaient divorcés depuis quelques années... et... et bien, je vais citer Coraline :
"J'aime mon père, ok ? Il est comme il est, et je sais que ce n'est pas de sa faute, mais il n'a pas su réagir. Il savait juste pas quoi faire. Il ne disait rien, ne montrait rien, il avait aucune idée de la marche à suivre. Pis ma mère... mon frère lui en veut encore beaucoup aujourd'hui pour la réaction qu'elle a eu à l'époque, et moi aussi."
S'en suivi un silence froid.
J'ai compris plus tard que la situation familiale pré et post divorce avait été particulièrement compliquée. Bon, c'est toujours compliqué. Mais on va résumer ça comme tel : Coraline comme Guillaume en veulent beaucoup à leur mère, qu'ils n'hésitent pas à traiter de drama-queen qui ne devrait s'en prendre qu'à elle-même. Ils ont vécu avec leur père après le divorce, un homme bourru mais gentil mais absolument biologiquement fondamentalement incapable de communiquer ou d'exprimer ses émotions. Bref, Coraline et Guillaume ont survécu à leurs parents en devenant tout deux très proches.
C'est pourquoi lorsque Guillaume a été enfermé contre sa volonté parce qu'il était un peu bizarre, Coraline n'a pas réfléchi outre mesure. Elle a refusé le super job de ses rêves, a fait sa valise et a quitté Londres en sachant qu'elle ne pourrait plus revenir. Elle est rentrée à Montréal, s'est battue bec et ongles contre les psychiatres de l'hosto, et a obtenu que son frère retrouve sa liberté.
Et dans tout ce laborieux processus, elle s'est rendue compte à quel point elle adorait la médecine, les hôpitaux, les toubibs, et que désormais, c'était ÇA qu'elle voudrait faire de sa vie.

 

C'est sûrement une grande différence qu'il y a entre elle et moi, d'ailleurs. J'ai longtemps, très longtemps et très amèrement regretté d'avoir choisi l'infographie. J'avoue que pour différentes raisons, il m'arrive de le regretter encore aujourd'hui (je pense à tout ce que j'aurais pu devenir en école de journalisme ou en prépa lettres). J'ai vraiment beaucoup souffert de ne pas avoir fait médecine, et j'ai passé plusieurs années en me disant "OK, ce serait vraiment abusé de ma part de changer d'orientation maintenant vu tout le fric que ma famille a claqué dans mes études... mais et si mon envie de faire médecine ne passait jamais ? Si je n'arrivais jamais à passer à autre chose ? Plus j'attends et plus ça va être compliqué de me retourner..."
Ça a vraiment été très, très, TRÈS douloureux, mais vers la dernière année de ma licence de psycho, j'ai réussi à faire très sincèrement mon deuil. Vraiment, honnêtement, j'aurais adoré être médecin, mais je ne regrette plus du tout d'avoir une autre vie.

Coraline, elle, fonctionnait à l'inverse. Elle n'avait aucun regret de sa vie d'avant (aucun), mais elle s'accrochait à l'idée de réellement faire médecine comme si sa vie en dépendait. Et dans les faits, sa vie en dépendait : elle avait coupé tous les ponts de sa vie d'avant en sachant très bien qu'elle s'engageait dans une vaste tentative de suicide, car il est impossible de faire médecine au Québec quand on n'est pas rentré directement en med à la fin de son cegep.

Elle le savait. Elle quittait sa vie où tout avait été parfaitement batti pour se lancer dans une quête impossible. Et mes amis, je peux vous dire que dans une situation pareil, il n'y a qu'une seule stratégie envisageable : nier la réalité.

Je n'ai pas fait médecine parce que j'étais trop lâche pour dire "OK, je m'arrête en plein milieu de mon cursus d'infographie et TANT PIS j'ai claqué du temps et de l'argent, mais ce n'est pas ce que je veux faire de ma vie". Je n'ai jamais osé franchir le cap. Et quand au bout de 5 ans et d'un master je suis tombée en sévère dépression, j'ai émigré au Québec parce que ça me semblait être mon seul salut, le seul projet digne d'intérêt dans ma vie... et ensuite, à bout de forces et droguée jusqu'à la moëlle par mes cachetons, je me suis inscrite en psycho parce que c'était beaucoup, beaucoup, BEAUCOUP plus simple que de tenter médecine. Et que je n'avais plus du tout la force de me battre.
Et puis après j'ai été trop lâche pour dire "OK, je m'arrête en plein milieu de psycho, parce que j'ai toujours voulu être médecin en fait".
Mais finalement, ce fut beaucoup plus facile pour moi de faire mon deuil : je n'avais jamais réellement essayé d'être médecin. Je n'avais jamais rien investi là-dedans. Je n'ai rien sacrifié pour ça.
Et puis j'ai aussi compris que mon véritable rêve dans la vie, l'ultime, la consécration, c'était d'être publiée. Comme romancière. Et que ça, déjà, ça nécessitait un niveau d'abnégation assez monstrueux. Et que du coup, si je me consacrais vraiment à ça, il n'y avait plus de place pour mon rêve de médecine. Mon deuil a finalement été aussi simple que ça.

 

Coraline, elle, n'a pas d'autre rêve que de faire médecine. Et tant pis si c'est impossible. Il FAUT qu'elle y arrive. Elle a trop sacrifié pour simplement laisser tomber. L'échec n'est pas une option. Elle DOIT y arriver.
Tout comme je dois être publiée, mais bon, vous aurez compris que c'est un autre sujet.

Au Québec, si vous décidez de nier la réalité et de quand même tenter médecine, voici la marche à suivre : passez plein de diplômes différents et augmentez votre côte R (votre moyenne générale, AKA votre valeur humaine en tant qu'étudiant). Plus vous avez de diplômes, plus vous avez de points. Et meilleures sont vos notes, plus avez de points. Sachant que TOUS les diplômes que vous avez obtenu compte dans votre vie. TOUS. Donc si vous en foirez un, vous plombez pour toujours et à jamais votre moyenne.

Coraline avait une moyenne de 10/20 dans son école d'art. Vous savez peut-être que les notes, en école d'art, c'est très relatif. D'ailleurs, Coraline ne savait même pas qu'elle avait un bulletin scolaire à cette époque, pour vous dire à quel point les notes n'étaient pas importantes dans son école. Mais ça, la fac de médecine du Canada n'en a rien à péter : seul compte le chiffre. Autrement dit, Coraline partait de très, très, très loin. Avec une telle moyenne de base, aucune école de médecine ne voulait d'elle.

Comme de nombreux autres malheureux Québs ayant décidé sur le tard de changer de vocation, Coraline s'est donc retrouvée de nouveau sur les bancs de la fac. Étant intelligente, elle n'a pas eu de difficulté à se retrouver avec A+. Mais un diplôme, ce n'est pas suffisant. Il en faut un autre. Et encore un autre. Et puis il y a le reste du dossier aussi : il faut beaucoup de bénévolat. Il faut bosser dans des laboratoires. Et puis surtout il faut un milliard de lettres de références.
Quel enfer.

Au moment où je l'ai rencontrée, Coraline avait un méga dossier. Elle avait un diplôme en biochimie avec pas mal d'expérience de laboratoire (et de ce qu'elle m'avait raconté, ç'avait été aussi atroce que ma propre expérience dans le labo du dr.D). Elle avait bossé sur un programme expérimental aux soins intensifs avec un grand prof. Elle avait tout plein de bénévolat. Elle avait des notes extraordinaires. Et elle complétait un programme de bioéthique (je ne saurais pas vous dire exactement quels diplômes elle avait, parce qu'entre les licences et les équivalences, les majeures les mineures, j'ai un peu perdu le compte).
En parallèle, elle avait postulé pour à peu près toutes les facs d'Amérique du Nord, plus quelques en Irlande et au Royaume-Uni, et Dieu sait que le processus était laborieux. Pour les States, par exemple, il faut passer des concours de dingue avec des épreuves qui durent 8h d'affilé... mais ça, c'est la partie facile, le plus dur étant de s'y retrouver dans l'administration tentaculaire d'un pays étranger.
Mais tout ceci n'est pas suffisant. Coraline ne parvenait pas à rentrer en médecine. Une fois, elle avait été jusqu'à l'entretien de sélection. Mais on lui avait finalement dit non. Et ces échecs successifs étaient d'autant plus frustrants qu'ils étaient non argumentés.

Bref. Coraline ne lâchait pas son rêve. Pour continuer d'alimenter son dossier, elle avait fait du bénévolat dans l'hosto au cours de l'année. Et s'était retrouvée, donc, à bosser pour l'été avec moi dans la Boîte.

 

Très vite, je suis tombée en passion pour Coraline.
Ça m'arrive régulièrement. Je trouve une personne et je me passionne pour elle. Par le passé, certaines de mes victimes ont pris ça pour de l'amour — à leur dépends, même si la faute me revient. En fait, ça n'a rien à voir avec de l'amour, je ne les "aime" pas, je les adore, et c'est pire.
Je ne le fais pas exprès, je vous le jure. Je ne le contrôle. C'est juste que la personne en question me semble brusquement hyper intéressante, et que je me passionne pour tous les aspects de sa vie. Je reste discrète tout de même, je n'ai pas envie de passer pour une cinglé (vous vous souvenez d'Henriette ? Je suis certaine qu'elle avait le même problème que moi, mais doublé d'un gros manque de self-control). Mais en même temps j'écoute pleinement la personne, je m'intéresse sincèrement à tous ses problèmes, je lui demande son avis sur tout, bref, je la prend pleinement en considération. Et puis j'ai envie de passer plein de temps avec elle.

En plus j'ai découvert que Coraline avait une très bonne culture et qu'elle adorait lire. Elle lisait très sérieusement (je veux dire par là qu'elle lisait des livres très sérieux, bien qu'on parle ici de littérature contemporaine, le genre de livres dont on parle sur France Culture).

Et puis elle était tellement cool. J'étais habituée aux Québécois qui surjouent toutes leurs émotions positives comme s'ils vivaient en permanence dans une comédie romantique ; ce n'était pas le cas de Coraline. Mieux, elle était sarcastique. Et pas qu'un peu. Elle avait la répartie facile et n'était pas facilement impressionnable, ce qui me donnait d'autant plus envie de lui plaire. Elle donnait une impression de force et de nonchalence. Elle n'avait besoin de personne. Et en même temps elle était tellement intéressante, tellement intelligente, belle, cultivée, drôle...

Notre amitié était réciproque. On parlait à longueur de journées, on ne travaillait pas beaucoup. Toute la journée, littéralement, on parlait de livres, de voyages, de nos rêves respectifs, du Québec, de la France, de Londres, de son copain avocat, de son frère Guillaume, de nos parents... Ça n'arrêtait jamais. On dérivait tellement. C'était génial. De toute façon, on n'avait rien d'autre à faire, alors !

 

C'était cool. L'été est passé tout seul.

 

Et puis Morille est revenue.

 

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The only thing that's real -5-

25 Mai 2021

En ce moment, j'écris un manuscrit un peu plus sérieux, qui parle du sentiment d'irréalité. Et je bloque comme pas permis. Je n'ai jamais bloqué à ce point sur un texte. Je croyais d'ailleurs, très naïvement, être très étanche à l'angoisse de la page blanche. Mais à force d'aller chercher des sujets qui me touchent profondément, je crois que j'ai fini par me faire peur.
Plusieurs chapitres se sont écoulés, depuis cinq ans. J'ai été dépressive. J'ai été étudiante. J'ai été tour à tour brillante, à la ramasse, dévouée, asociale.
D'une année à l'autre, j'ai écrit que je n'avais jamais été aussi heureuse, puis que je ne reconnaissais plus ma vie.
Ne plus reconnaître sa vie, voilà une sensation que je connais bien. À chaque nouveau chapitre j'ai eu l'impression d'être catapultée dans le corps de quelqu'un d'autre, pour le meilleur et pour le pire. Et je me suis retrouvée à dire des choses comme "Je voudrais juste retrouver ma vie". Mais le temps passe et je me rends que c'est impossible, on ne peut jamais "retrouver sa vie". On ne peut que découvrir chaque nouveau chapitre en essayant de s'accommoder tant bien que mal.
Et c'est peut-être ce sentiment d'impuissance qui est le plus dangereux dans toute cette histoire. L'impression de ne plus être le capitaine de son propre bateau.

 

 

-

 

 

Ça faisait quelque temps que Morille se trimballait une grippe/bronchite. Depuis janvier ou février, je la voyais le nez bouché, toujours un paquet de mouchoirs sous le coude. Avant même cette histoire de pandémie je trouvais ça moyen, de devoir venir travailler alors qu'on est malade, mais que voulez-vous, c'était la mentalité dominante : un adulte ne prend pas de congés maladie s'il est capable de faire autrement. En plus, la grippe au Québec, ce n'est pas pris très sérieusement : on ne va pas chez le médecin pour ça, parce que de toute façon, il n'y a rien à faire. Bouffez du Tylenol, buvez du bouillon de poule et serrez les dents, dans une semaine ça ira mieux.
Honnêtement, Morille n'aurait pas pu prendre d'arrêt maladie. Ou alors il aurait fallu fermer la Boîte, et ça, il en était hors de question. Du coup elle venait bosser en reniflant. Elle m'a affirmé qu'elle portait un masque quand elle devait voir les patients, mais je ne l'ai jamais vue avec. Et puis elle ne se rendait pas compte de la fourberie des microbes en matière de transmision (elle n'était pas la seule, d'ailleurs).

Je me souviens, il y a quelques années, alors que j'étais encore bénévole, l'hôpital se vantait d'être champion du nettoyage de mains, comparé aux autres hôpitaux du Québec. Leur meilleure équipe (je ne sais plus quelle clinique, mais ce n'était pas en onco) atteignait presque les 80% de nettoyage de mains. Autrement dit, 1 personne sur 5 ne se lavait pas les mains avant de toucher un patient.
Je ne sais pas vous, mais moi, déjà à l'époque, je trouvais ça particulièrement inquiétant.

 

 

Donc voilà, Céline m'a appelée en panique pour me dire que Morille avait le covid. C'était même un peu plus compliqué que ça, parce qu'à l'époque, on manquait cruellement de tests PCR. Déjà, au début, on ne testait que les gens qui rentraient de voyage, "paske y'en a pas, d'transmission communautaire au Kaybayk".
Ah et puis comme on n'avait pas assez de tests, on ne testait du coup que ceux qui avaient des symptômes. Pas la peine de vous présenter si vous ne remplissiez pas ces deux conditions.
Donc d'un côté vous nous expliquez qu'on peut être asymptomatique ET contagieux pendant quinze jours, et de l'autre, vous nous dites que ça ne sert à rien de se faire tester si on n'a pas pris l'avion et qu'on ne tousse pas ? Il n'y aurait pas une petite incohérence ?

Morille a donc joyeusement craché ses poumons quelque temps. Finalement, elle avait tellement la crève qu'ils l'ont testée... et elle était négative. Soit.
Sauf que la semaine suivante, c'est son copain qui était testé, parce qu'un de ses collègues avait le covid.
Je vous ai dit que son copain travaillait dans la grande distribution ? Non ? C'était hyper rassurant d'apprendre à quel point c'était covid friendly dans son supermarché, surtout qu'à l'époque, on ne portait pas de masques...

 

Du coup, Morille était officiellement négative, mais devait rester en quarantaine tout de même. De toute façon elle n'aurait pas pu faire autrement, parce que la grippe qu'elle traînait depuis trois mois avait franchement empiré. Plus tard elle m'a raconté qu'elle avait passé quinze jours à dormir.

En attendant (ou comme elle dit toujours, pour l'intendant, parce qu'elle mixe "pour l'instant" et "en attendant", et qu'elle ne sait pas ce qu'est en vrai un "intendant"), il fallait trouver quelqu'un pour faire tourner la Boîte. Et à part moi, c'était plus ou moins le désert. J'ai donc quitté ma jolie bulle que j'aimais tant, et je suis allée remplacer Morille.

Je me souviens encore, on avait eu une dernière réunion sur Zoom avec le laboratoire du Dr.D . Je lui avais dit que je voulais continuer de bosser avec lui, il avait notamment un gros projet de vulgarisation scientifique qui commençait à s'ouvrir, et je m'étais montrée intéressée. J'étais peut-être encore un peu dans le déni, à l'époque. Je me disais que je voulais poursuivre une carrière scientifique, retenter ma chance pour le doctorat l'année prochaine, ce genre de choses.
À la fin de la séance, il a fixé la prochaine date de réunion. Je travaillais ce jour-là. D'ailleurs, j'ai expliqué la situation, que j'étais désormais toute seule dans la Boîte. D m'a dit "d'accord, on s'arrangera, on se tient au courant", et c'est la dernière fois que je lui ai parlé.
Quel soulagement.

 

La Boîte était vidée de tous ses bénévoles, et de passablement tous ses clients. La plupart des rendez-vous médicaux étaient annulés ou transformés en appels téléphoniques, donc plus grand monde venait nous voir. Malgré tout, quelques rares élues devaient encore avoir leur mastectomie et avaient toujours besoin de venir acheter gaine et soutien-gorge de compression. J'étais là pour elles. Et puis il fallait continuer de répondre au téléphone, tout le monde était très inquiet, personne ne savait ce qui allait se passer, combien de temps le pays allait rester sur pause... La plupart de mes patients étaient sacrément isolés, n'osaient même plus sortir faire leurs courses ou promener leurs chiens, c'était assez dingue. J'ai dû faire face à des situations assez difficile et encore une fois, j'ai fait l'expérience de ma propre impuissance.
Des gens m'appelaient pour me dire "J'ai peur de mourir." "Je ne sais pas quoi faire." "J'ai besoin d'aide." "Mon fils est mort." "J'ai le cancer et je ne veux pas que mes parents le sachent." "Ma mère est en phase terminale." "Je ne peux plus travailler et je n'ai pas d'assurance." Et même une fois "Je suis SDF et j'ai le cancer, et je n'ose pas aller à la distribution de nourriture de mon quartier de peur d'attraper le covid et de mourir, donc ça fait des jours que je ne mange plus".
Qu'est-ce que j'étais censée faire ? Si j'étais dans un film, je me serais sûrement servie de ma propre expérience, j'aurais sublimé le traumatisme du cancer de ma mère pour me devenir hyper empathique et pour me connecter profondément avec ces personnes. Et tant qu'à faire, puisque c'est un film, je serais devenue un modèle de sagesse et d'écoute, et j'aurais toujours su quoi dire à chaque personne, et tout le monde aurait fini par trouver la vie belle grâce à moi.

Sauf que dans la vraie vie, j'étais complètement paralysée. J'essayais d'anesthésier la moindre de mes émotions, et je me retrouvais confrontée à des personnes qui avaient besoin d'exprimer ce qu'elles ressentaient — ce qui est bien normal. Du coup, je n'avais aucune idée de la marche à suivre. Je pouvais me couper de mes émotions, mais je ne pouvais pas rallumer certaines parties de mon empathie au cas par cas. Résultat, je ne me sentais pas humaine face aux patients, et en même temps, j'étais toujours au plus mal, car détruire ses émotions, ça prend du temps.

Heureusement, j'ai pu commencer en douceur. Au début, je ne faisais que 3 jours par semaine. J'étais là de 8h à 16h, mais je ne recevais les patients que de 9h à 14h. Pas trop difficile pour commencer.

Si je me sentais souvent comme une merde, je faisais tout de même de belles rencontres. C'était l'occasion pour moi de me montrer sympathique, en retour les patients me disaient que j'étais très gentille, ça boostait mon égo.
Bon, le problème, c'est que je me mettais très rapidement à bouillonner dès que j'avais l'impression qu'on abusait de ma patience. Il y a des gens qui refusaient qu'on ferme à 14h (Ç'a pas d'bon sens d'fermer si tôt ! Voulez vous tu vraiment travailler ou ben j'vais à la concurence ?), d'autres qui me prenaient pour une putain de vendeuse (et en Amérique du Nord, la vendeuse comme la serveuse ne sont pas des êtres humains mais des paillassons mis à la disposition du sacro-saint client). Il y en avait qui refusaient de prendre rendez-vous. Et puis il y en avait tout un paquet qui essayaient de jouer la carte de la pitié pour ne pas payer, avoir des trucs gratuits, me tenir la jambe toute la journée.
Faut dire que Minnie, la prédécesseuse de Morille, s'était taillée une sacrée réputation. Ça, elle était très populaire. On ne trouvera pas plus aimée des patients. Mais en même temps, elle était une mafia à elle toute seule, et elle distribuait des privilèges à ses patients préférés comme une grande dame. Untel ne payait pas, Unetelle avait l'habitude de squatter sur place toute la journée... Il a fallu du temps pour que les gens comprennent que c'était terminé.

 

Je n'étais pas toute seule, dans la Boîte. Au début, nous étions trois : Geneviève, employée comme moi un jour par semaine, Monique, bénévole depuis 12 ans, et moi.

Geneviève était assez marrante. Elle avait... 55 ans ? Plus ? Peut-être 59. C'était une ancienne experte financière de je ne sais pas quoi, qui avait gagné beaucoup d'argent dans sa vie avant de faire un burn-out. Elle avait quitté son job, s'était mise au bouddhisme et au yoga, était devenue bénévole en soins palliatifs, avant de se faire embaucher par la Boîte. Du coup, c'était une espèce d'hippie qui avait gardé quelques réflexes de pensée de sa vie d'avant. Par exemple, elle était assez choquée de constater la bassesse de notre salaire. Nous étions payées 14$ de l'heure (ce qui me parraissait énorme, vu que c'était 2$ de plus que ce que je gagnais dans mon job étudiant) et elle n'arrêtait pas de dire que c'était aberrant. Que personne au Québec n'accepterait un salaire si misérable. Que nous étions comme des bénévoles, parce que franchement, on ne pouvait pas appeler ça un salaire. D'ailleurs, à côté de la Boîte, elle travaillait comme surveillante d'examen, et se faisait 24$ de l'heure. J'ai carressé l'idée de la rejoindre sur mon temps libre, d'avoir un double emploi, et puis j'ai eu la flemme. J'aimais bien avoir des week ends de quatre jours, et vu ma fatigue, je ne me sentais pas capable de travailler plus.
Pauvre petite chose, comment oses-tu te plaindre alors que tu rencontres des gens qui vont mourir ? Tu crois qu'ils peuvent se permettre de ne bosser que 3 jours par semaine, eux ? T'es vraiment qu'une princesse pourri gâtée. Bouhouhou, ma mère va mourir, du coup je suis la fille la plus triste du monde ! Tu devrais avoir honte. Tu devrais serrer les dents, comme tout le monde, et traiter la situation avec dignité, comme l'adulte que tu prétends être.

À côté, il y avait Monique, l'âge de ma mère environ, bénévole depuis la nuit des temps. Monique était TRÈS gentille et pleine de bonne volonté... mais Monique avait quelques problèmes. Et j'avais un peu de mal avec.
Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Monique a un retard mental. Léger, elle est tout à fait fonctionnelle, mais au début c'était un peu perturbant. Elle a tendance à boucler sur les mêmes problématiques et c'est épuisant de lui expliquer cent cinquante millions de fois la même chose. Elle a aussi beaucoup de mal à faire preuve de flexibilité mentale, elle connait UNE méthode pour chaque chose, et ça la perturbe beaucoup quand on essaye de lui montrer un moyen plus rapide ou plus pratique. Du coup, comme elle est vraiment lente et que je suis quelqu'un de rapide, ça virait franchement à la torture quand elle devait me montrer quelque chose.
On pourrait se dire, soit, c'est une bénévole, on peut se passer d'elle. Sauf que, souvenez-vous, le bénévole est roi. Et puis en l'occurence, Monique m'est rapidement devenue indispensable. Elle était tellement gentille que c'était dur de lui en vouloir, et mine de rien, je n'avais pas intérêt à la sous-estimer. Elle n'était pas très intelligente, mais elle voyait beaucoup de choses, et n'oubliait rien. Et puis je pouvais compter sur elle pour bien s'occuper des patients ou pour faire mes reçus. En soit, j'aurais pu mettre les bouchées doubles et me passer d'elle, mais c'était plutôt agréable finalement de pouvoir déléguer.
Et puis elle m'aimait bien. Donc bon.

Ça se passait bien. Une routine s'est installée. La plupart du temps, c'était plutôt mort, mais on s'occupait quand même.
Et puis Morille a guéri du covid. Maaaais elle n'est pas revenue pour autant. En effet, le gouvernement ayant fermé les écoles et les crèches, c'était tout un armada de médecins, d'infirmiers et de thérapeutes en tout genre qui avaient besoin de faire garder leurs gosses. L'hôpital a donc ouvert en urgence une garderie pour les enfants des employés, et c'est Morille qui s'est retrouvée là-bas pour une durée indeterminée.
Et là, mes amis, c'est une situation vraiment étrange qui a commencé à s'installer.

 

Il fallait rouvrir un peu plus la Boîte. Je suis donc passée à quatre jours par semaine. Geneviève, elle, n'était pas très fiable : son autre boulot lui proposait constamment plus d'heures (tous ses collègues étant grabattaires, elle était la seule à pouvoir travailler sans crainte de tomber malade), et comme elle était mieux payée là-bas, il lui semblait vraiment normal de faire passer son autre job en priorité.
Bref, j'étais la seule à pouvoir être là à peu près tout le temps, c'est donc moi qui suis devenue la responsable de la Boîte, l'unique remplaçante de Morille.

Au début, les choses étaient vraiment claires dans ma tête : j'étais remplaçante. Mais le temps passait et les choses devenaient bizarres. Je n'avais aucune idée de quand Morille allait revenir (pas avant des mois, a priori). Je voyais bien son incompétence, car je reprenais ses dossiers, et c'était un bordel monstrueux (plus tout ce que j'avais pu observer auparavant). Et comme c'était une conspirationniste, mon mépris pour elle ne s'est pas arrangé : vous imaginez bien toutes les conneries qu'elle pouvait sortir sur les masques, la pandémie, les vaccins. Même si elle n'était plus dans la Boîte, je la voyais régulièrement pour qu'elle m'explique certains trucs, et je me rendais compte que je la supportais de moins en moins.
 

Bref, je n'avais pas de respect pour elle. Je reprenais son job, et je me rendais compte que je le faisais mieux qu'elle. Pire, je commençais à croire que c'était une putain d'imposteuse, et que tout ce qu'elle savait faire c'était s'écouter parler. Mais pour autant c'était quand même son nom qu'il y avait sur la porte du bureau. C'était quand même à elle qu'on demandait à parler au téléphone; et si je répondais qu'elle était absente pour une durée indéterminée, les gens étaient réticents à me parler, comme si j'étais incapable de comprendre le problème. Ce que ça pouvait m'énerver. On aurait dit que tout reposait sur elle, alors que franchement, ça faisait un bout de temps que je savais faire tout ce qu'elle faisait. Mais non, on me traitait comme une bénévole, comme une stagiaire !
Et puis il y avait toutes les merdes qu'elle avait empilé partout. Pour donner une ref très française, Morille était le genre de fille à faire sa déco chez Gifi. C'était kitch à mourir. À côté du pc, il y avait par exemple un vase avec dedans un bouquet de petits ballons en forme de coeur remplis à l'hélium, avec marqué "I LOVE U" dessus. Elle avait aussi une petite loupiotte à pile en forme de coeur à paillette. Et un cadre photo vide, toujours en forme de coeur, qui faisait comme une boule à neige quand on le secouait.

 

 

Sur la porte, il y avait un cadre en bois avec marqué "LOVE FAITH N' HOPE". Dans la salle principale, elle avait collé sur les meubles des dessins de fleurs, genre coloriage téléchargé sur internet. Sur le frigo, des aimants papillon. Près de l'entrée, un genre de galet avec marqué "ZEN" dessus. Et dans le bureau, posé bien en évidence, un écriteau en bois assez gros avec, en lettre dorées, "ENJOY THE LITTLE THINGS".

(Elle avait aussi acheter des stickers géants à coller dans le bureau, mais quand elle m'a montré ça, j'ai tellement eu une tête de six pieds de long qu'elle n'a jamais osé les afficher.)

En fait, plus je passais du temps dans ce bureau, plus je me rendais compte du bordel constant. Il y avait des piles de documents obsolètes dans tous les coins. Rien n'était classé, rien n'avait de logique. Des montagnes de documents inutiles. Et puis un tas de trucs à la con que Morille récupérait Dieu sait où, parce que cette andouille était incapable de jeter le moindre truc.
Il y avait des échantillons à la con, le genre de trucs qui sont offerts l'été avec les magazines pour adolescentes. Je vous parle de post-it dauphins, bloc-note petits chiens, limes à ongles panda, post-it en forme de coeur, de nuages, de baisers (oui oui). Il y avait aussi tout un tas de trucs à la con, genre des calendriers. PLEIN de calendriers. Il y en avait littéralement un sur chaque mur. Il y en avait un offert par l'hôpital, un autre offert par une compagnie d'assurance, un autre avec des photos, un autre avec des peintures... On avait aussi du papier à lettre ou des blocs notes au nom de telle ou telle compagnie. C'était prodigieux, on aurait pu tenir des années avec toutes les merdes qu'elle ramassait à droite et à gauche.
C'est vrai, quoi, c'eût été dommage de gaspiller tant de papier. Mais essayez de prendre votre boulot au sérieux quand vous écrivez sur du papier rose avec des dauphins. Je veux dire, encore une fois, c'est l'oncologie, pas une garderie. Faut essayer de rester un minimum professionnel.

 

 

Bref, Morille n'était pas là, et en même temps je vivais en permanence avec sa présence. C'était assez lourd. Mais bon, les journées étaient courtes, et je ne voyais pas si souvent Morille...

 

Et puis est arrivée Coraline.

 

 

 

 

 

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The only thing that's real -4-

25 Mai 2021

Essayer de faire un récit objectif est un défi intéressant. Peut-on vraiment être objectif, alors qu'on ne peut voir la réalité qu'à travers son propre prisme ?
J'essaye, vraiment, mais je me rends compte que je raconte souvent mes impressions. Et une impression doit être à peu près le contraire de l'objectivité.
Tout ce que je peux te promettre, lecteur, c'est l'honnêteté.
Et je peux te dire honnêtement que j'en ai plus que marre.

 

-

 

Je me souviens bien des débuts du covid. J'avais envoyé un snap, quelque part en janvier il me semble, d'un article du monde intitulé (dans mon souvenir) "un mystérieux virus inquiète les autorités chinoises".
J'avais mis une légende du genre "Et c'est comme ça que la fin du monde commença". C'était très drôle. En tout cas, ça a bien fait rire tout le monde.
Vous vous souvenez ? C'était comme ça, avant. Des épidémies, il y en avait déjà eu, mais ça ne nous concernait pas vraiment. Le SRAS, Ebola, et puis même le SIDA finalement. Tout ça, c'était terrible, mais ça n'arrivait qu'aux autres, ça n'arrivait que de loin. Nous, nous étions intouchables. Nous l'Occident, avec nos assurances maladies et nos couvertures santé, nos hôpitaux gratuits et nos pharmacies de garde. On se disait, avouons-le ! que le reste du monde n'était pas tout à fait aussi doué que nous. Les pauvres, ce n'était pas de leur faute. Ils sont tous envahis par la cambrousse, au sud, à l'est. Alors on regardait les journaux de temps en temps, avec un vague soupir de soulagement, peut-être aussi de déception. Il ne se passe jamais rien de si terrible, chez nous. Qu'est ce qu'on était cons.
Je me souviens aussi d'un article mythique, toujours dans Le Monde, début février, je crois. Un correspondant français à Pékin, qui racontait l'apocalypse qui s'était abattu sur la ville. Les rues vides, les contrôles partout, le confinement, tous les magasins fermés. Moi j'y suis allée à Pékin, alors j'étais vraiment impressionnée, non seulement parce que ça ressemblait trait pour trait à un film de zombies, mais aussi parce que jamais je n'aurais pu imaginer une telle ville vide de ses habitants. Il y a trop de monde là-bas, et tellement de gens qui donnent l'impression de vivre à la rue, où étaient-ils donc passés ? Pékin est une ville qui déborde, on se dit qu'il n'y a jamais assez de place nulle-part. Et surtout pas dans les hôpitaux.
Ce correspondant français traitait le sujet avec une certaine légèreté. Il racontait comme ses amis expatriés et lui fraudaient. Que du monde de chez nous, de l'ambassade, de journaux européens. Ils se faufilaient les uns chez les autres pour se faire des dîners, et autour d'une bonne bouteille, ils se disaient "Oh la la, comme ça fait bizarre, c'est incroyable..."
Il y avait cependant une Chinoise, dans ces dîners. Un peu agacée, cette dame a dit à tous ces étrangers : "Vous, les Français, vous croyez pouvoir tout guérir avec un peu de vin et du doliprane".
Je me souviens, à l'époque, je me suis dit qu'elle n'avait pas tout à fait tort. Bien sûr, il y avait toujours des maladies graves, comme le cancer, la leucémie... mais ça n'arrive qu'aux autres, n'est-ce pas ? De la même façon qu'on sait que des gens meurent dans des accidents de voiture. Ou sous les coups d'un conjoint violent. C'est dramatique et c'est réel, mais ce n'est pas nous, ce n'est pas notre réalité. Ça n'arrive qu'aux autres.
Mourir de maladie, finalement, c'est un peu comme mourir de faim. Ça n'arrive plus, de nos jours. Il est loin, le temps des sangsues et des saignées.

Voilà peu ou prou ce que je me disais.

Au début on rigolait un peu, ici au Canada. On levait les yeux aux ciels, parce qu'il y avait des gens qui paniquaient à la simple vue d'une personne aux yeux bridés. Et puis les journaux ont commencé à survendre le truc, on se serait cru dans un film hollywoodien. Le jour où l'OMS a classé ça en pandémie, le mot s'est affiché PARTOUT. Partout, les mêmes unes de journaux qui titraient en gras "PANDÉMIE".
Mais on ne prenait toujours pas ça au sérieux.

J'avais des trucs de prévu en mars. Entre autres, un gros congrès de psychologie, un truc national, dans lequel j'étais censée présenter une affiche scientifique avec les résultats de ma thèse d'honneur. Le gros truc, trois jours de congrès, avec tout le laboratoire, on avait pris des chambres d'hôtel...
Autant vous dire que je n'avais pas DU TOUT envie d'y aller. Pas du tout du tout du tout. Je savais déjà que doc D me refusait le doctorat, j'étais crevée, et l'idée de passer trois jours loin de mon mari me foutait grave le cafard. Sans oublier que j'avais toujours le bordel de mes cours, et que préparer une affiche, une présentation, c'est assez chronophage.

C'était le mercredi 12 mars. La veille, j'avais quitté le boulot 2h pour passer mon entretien oral officiel pour le doctorat (ça s'était bien passé, même si je n'avais aucune espèce d'espoir). On avait notre réunion bimensuelle de laboratoire, et les étudiants ont demandé à D s'il avait des nouvelles de notre congrès. Et il a dit :
"C'est maintenu. J'en parlais justement ce matin avec les organisateurs (vous savez que je suis moi-même organisateur), et on a réfléchi, mais on a décidé de le maintenir. Le congrès aura lieu."

Le vendredi soir, la fac envoyait un mail. La fac était fermée pour 14 jours.
Ô saint des saints, ô père tout puissant, que ton nom soit sanctifié et que ta gloire ramène ses fesses ! Je crois qu'il n'y avait pas plus heureux que moi sur cette terre. Impossible. L'école était fermée, j'avais de nouveau 8 ans, et c'était, de loin, la meilleure nouvelle de l'année. L'école était fermée, et de fait les profs n'avaient plus le droit d'emmener leurs élèves dans les congrès/salon/peuimporte ! Le congrès était annulé, j'étais libre, libre, libre ! La fac était fermée, plus besoin de prendre le métro, plus besoin d'affronter le visage pourri de Montréal au mois de mars, plus besoin d'avoir l'air intelligente quand je travaillais au labo ! Plus besoin d'aller au labo, en fait ! LIBRE !

Bon, il se trouve que j'avais quitté la fac du jeudi, laissant sur mon bureau mon cahier de notes de cours. Mon cahier dont j'allais avoir sacrément besoin pour passer la suite de mes exams. Mais c'était un détail, la fac n'était fermée que pour 14 jours, j'aurais tout le temps de le récupérer...

Spoiler : non.

 

Avec une grande naïveté, je râlais comme à peu près tout le monde "Bon, ils ferment quinze jours, et après ? Le virus sera toujours là dans quinze jours, sauf qu'on aura bousillé l'économie avec nos conneries !"
Quelle. Naïveté. Sidérante. Mais bon, je n'étais pas la seule. Comment aurais-je pu savoir que le monde était capable d'entamer un confinement de plusieurs mois ? Je vais être honnête, c'était plus ou moins mon rêve le plus fou. Que tout le monde arrête ses conneries, qu'on se recentre sur l'essentiel. Qu'on reste à la maison, qu'on arrête de polluer, que les rues soient silencieuses et que les animaux reviennent en ville. Le télétravail, perso, je trouvais que c'était peu ou prou la plus belle situation du monde. Alors forcément, je me disais que c'était économiquement impossible. Il DEVAIT y avoir une raison pour laquelle tout le monde s'entassait dans le métro chaque matin. On ne peut passe pas 8h par jour cinq jours sur sept avec des gens qu'on n'aime pas vraiment pour le plaisir. Si on doit aller au travail, si le travail se déroule en présentiel, c'est bien parce qu'on n'a pas le choix, n'est-ce pas ? Impossible de stopper la marche du monde, impossible de freiner tous ces flux de personnes chaque jour. C'eut été trop beau. Et tout ce qui est trop beau ne peut être vrai.

Mais la fac n'a pas rouvert, je n'ai pas été autorisée à aller chercher mon cahier de notes, j'ai découvert les joies du téléétudes. Mon mari, quant à lui, a découvert à son tour le télétravail, et le monde est devenu presque parfait. Il y avait lui, il y avait moi, il y avait notre chat. Les rues étaient calmes, le soleil brillait, on avait un magnifique appart en duplex, doté d'un beau bureau plein sud, et deux balcons bien aménagés. Moi qui avais tant déprimé ces dernières années parce que je ne le voyais plus, qu'il rentrait à minuit, j'étais aux anges. Nous étions de nouveau réunis, comme au lycée, comme à Pôle 3D.

 

 

Et la Boîte, dans tout ça ? Plus ou moins fermée. Plus de bénévoles, plus d'employés, à l'exception de Morille. Ça m'allait très bien. J'avais assez à faire chez moi. Je devais finir de rédiger ma foutue thèse. Je devais me retaper l'intégralité de mes cours avant les exams pour tout reprendre en note. Et puis surtout j'avais besoin d'évacuer ma tristesse étouffante par rapport à ma mère, et tout le stress que j'avais accumulé. Dès que j'avais une minute de libre (ou que ça devenait vraiment trop dur), je déconnectais mon cerveau et je jouais à Stardew Valley.
Ça n'allait pas trop mal. Je ramais, fallait quand même que je finisse ma foutue thèse, j'étais quand même profondément déprimée par le cancer de ma mère, mais je tenais bon. Ce confinement tombait à pic. C'était une situation de merde, mais mon mari était avec moi toute la journée. Je me disais que j'allais profiter un maximum de cette période pour terminer mon trimestre, pour pleurer un bon coup, que je me remettrai sur les rails ASAP.

Et puis...

Vous n'allez pas me croire.

Mais Morille, cette connasse de complotiste, a choppé le covid.

 

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The only thing that's real -3-

18 Mai 2021

Quand j'étais enfant, j'avais un livre que j'adorais. Un livre de conseils à l'usage des jeunes filles. Les sujets étaient très variés, ça s'adressait plutôt aux adolescentes, il y avait des conseils sur les soins de la peau, les cosmétiques, l'alimentation... mais aussi sur l'attitude. Comment avoir une attitude vraiment classe. Mature. Responsable. Entre autres, il y avait un chapitre consacré à l'amitié et à ses drames. Je n'ai jamais oublié le conseil sur l'attitude à adopter face à sa "pire ennemie" : "Si tu es en capable, paye-toi le luxe d'être aimable avec elle. Ça la rendra malade."
C'est con, c'est un livre pour gamines. Mais aussi triste que ce soit, je crois que ça ne me ferait pas de mal de le relire. Je me demande s'il est à la bibliothèque.

-

 

Ça m'a foutu un sacré coup, de me rendre compte que je bossais pour une complotiste. Enfin avec, pas pour : Morille insistait beaucoup là-dessus. Elle n'arrêtait pas de dire que dans la Boîte, il n'y avait pas de hiérarchie, qu'on était tous sur un pied d'égalité, qu'on était une grande famiiiiille...
Erreur, Morille, grossière erreur. Ne jamais, JAMAIS diminuer sa propre position pour s'attirer la sympathie des autres. Nous n'étions pas sur un pied d'égalité. Elle bossait cinq jours et moi un seul. Elle avait son propre bureau fermé, était mieux payée que moi, avait plus de responsabilités, alors pourquoi prétendre que nous étions au même grade ? Vous allez voir, c'est très subtile...

Les journées étaient éreintantes, dans la Boîte. Il se passait toujours beaucoup de choses. Les journées étaient optimisées, c'est-à-dire remplies à craquer. Il y avait toujours du monde, il y avait toujours un atelier, une rencontre, un suivi à faire...
Très rapidement, je ne pouvais plus trop avancer sur mon projet de guide des bénévoles. Il y avait trop de trucs. Je devais rester dans le bureau de Morille pour prendre ses messages quand elle s'absentait. Je devais servir en même temps les patients qui venaient acheter des trucs. En gros ça voulait dire faire la mega vendeuse, et offrir un service cinq étoiles en matière d'essayages de perruques, de bonnets... et de gaines et soutiens-gorge. Et oui, le cancer du sein implique souvent des mastectomies, alors il fallait que je prenne les mesures des femmes, que je leur fasse essayer les sous-vêtements de compression... j'en ai vu, des paires de seins depuis que je bosse ici. De toutes les formes et de toutes les couleurs. Des vieux tout fripés, des jeunes magnifiques (quel gâchis, le cancer), des pas symétriques du tout, des poilus, des ÉNORMES, des qui tombent littéralement jusqu'au nombril...
Forcément, comme je faisais beaucoup de ventes, je me suis aussi mise à faire beaucoup de reçus. Vraiment beaucoup. En plus du fait de prendre les messages de Morille. Et de devoir rappeler les gens qui lui avaient laissé les messages susmentionnés. Et puis rapidement, il a fallu aussi que je rappelle les gens éparpillés sur les milliards de listes d'attentes pour les différentes activités de la Boîte...

Tiens, j'aimerais beaucoup vous montrer une de ces fameuses listes de rappel. Elles n'existent plus aujourd'hui, et je n'aurais de toute façon pas le droit, c'est méga confidentiel. Mais je vais vous aider à vous figurer le truc.

  1. Imaginez un tableur excel très classique. Une colonne Nom, Prénom, numéro de tel, email, adresse, commentaires, date de suivie... En gros. Ça vous prend une page format paysage. Mettez chaque texte en gras (on verra mieux). Si vous voulez, vous pouvez rajouter de la couleur, mais uniquement de la couleur criarde, du genre fond violet dégueulasse.
  2. Après avoir rempli quelques cases avec des infos de patients, imprimez la feuille.
  3. Complétez quelques lignes supplémentaires. À la main. Avec un crayon. Sur cette feuille imprimée.
  4. Faites autant de fautes d'orthographe possible. Et les pires, hein ! Je veux du ER à la place du É, du EZ à la place du ER, du À à la place du DE... Que ça pique les yeux !
  5. Raturez. Rajoutez des notes manuscrites dans les coins. Ou mieux, au verso. Des notes très obscures, du genre "doit nous rappelé avec Sylvie" (quand? pourquoi? et putain, c'est qui Sylvie?) ou "a payer" (c'est à dire? le patient a déjà payÉ ? ou sa facture est-elle À payer ? et payer quoi, d'ailleurs, combien, quand ?).
  6. Scannez. Comme ça, vous pouvez mettre votre belle liste sur le cloud de la Boîte. Votre assistante n'aura plus qu'à continuer le travail.
  7. Imprimez à nouveau. Recommencez à partir de l'étape 3, ignorez l'étape 6, allez directement à l'étape 7. Comme ça, vous aurez plusieurs listes, et aucune ne sera à jour ! Ce sera bien plus drôle !

 

Bref, vous avez compris l'idée. J'avais de l'empathie pour Morille, mais ça commençait à devenir un peu pesant. La désorganisation est une chose. Les fautes d'orthographe et de grammaire en sont une autre. Ça peut paraître exagéré, je sais, mais je ne prétends pas être modérée : j'ai énormément de mal avec les fautes. Je sais, j'en fais moi-même. Pas mal, d'ailleurs, vu que je ne relis pas. Mais pas quand j'ai juste TROIS MOTS À ÉCRIRE PUTAIN.
Pardon.
C'est juste qu'il faut me comprendre. Ça fait cinq ans que je vis dans un pays qui martyrise la langue française. La plupart des Québécois parlent un français absolument exécrable. Je ne parle pas de l'accent, mais bien des fautes, du manque de vocabulaire et des putains d'anglicismes (oui oui). C'est atroce. Ça mérite un article complet. Je le ferai, promis, quand j'aurai terminé cette histoire. Sauf que moi, en tant que sale étrangère immigrée (et Dieu sait à quel point les Quebs aiment rappeler aux Français qu'ils ne sont pas chez eux), je ne peux décemment pas me foutre de leur gueule/ les reprendre/ leur suggérer une autre tournure de phrase. Donc bordel, je SOUFFRE depuis cinq ans, c'est horrible, je me suis fait un ulcère, des cheveux blancs, mais je tiens bon depuis cinq ans. Ma mère n'a pas élevé une malpolie, bordel.

Morille fait beaucoup de fautes de français. À l'écrit. Mais surtout à l'oral.
Non, je crois que je n'ai pas été assez claire.
C'est une putain d'illettrée, et je peux vous jurer que je n'exagère pas. D'ailleurs, ce n'est pas si surprenant, quand on sait que plus de la moitié des Quebs sont des illettrés fonctionnels (ça vous fait peur ? pourtant c'est eux-mêmes qui le disent : https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2021-03-19/l-analphabetisme-coute-4-9-milliards-au-pib.php)

 

Vous avez déjà travaillé avec un illettré ? Qui était votre supérieur ? C'est atroce. C'est un merdier. Surtout un illettré qui s'ignore. Morille était incapable de lire un courriel de plus de trois lignes et d'en comprendre les informations importantes. Mais elle ne s'en rendait pas compte ! Elle était persuadée d'avoir juste, que le monde entier s'exprimait mal ! Elle confondait tout, s'imaginait comprendre des trucs, répondait systématiquement à côté de la plaque, mais elle ne se remettait jamais en cause !
Et quand j'avais deux minutes pour lui montrer mon avancement sur le guide des bénévoles que je rédigeais, son commentaire était toujours le même : trop de texte. Elle voulait du bullet point, des mots clefs, pas de phrases avec des virgules. C'était horrible. Horrible. À chaque fois qu'elle me disait "Non, on utilise pas c'mot au Québec", j'avais envie de lui faire manger un dictionnaire page après page. Cette fille a pas deux cent mots de vocabulaire, je vous jure, mais plutôt que d'imaginer son ignorance, elle se dit que la francophonie entière se borne aux mêmes limites.

 

Si le problème s'était cantonné à ce foutu guide, encore, j'aurais pu m'en sortir. Mais le drame du langage est d'être très lié à la pensée. Et quand on ne sait pas parler, on ne sait pas penser non plus.


Reprenez votre tableur excel made in Morille. Vous voyez le bordel que c'est ? Et bien je vous garantis que c'est la même chose dans la tête de Morille. C'est un merdier ABSOLU. J'ai jamais vu ça. HORRIBLE. Non seulement il y a des fautes de partout, mais c'est absolument incompréhensible. Ça saute du coq à l'âne, il y a un manque flagrant de logique. On dirait que c'est rédigé par un enfant de six ans hyperactif sous antidépresseurs. Et quand elle parle, c'est pareil. Pas foutue de se tenir à une idée. Pas foutue de comprendre que je ne lis pas dans ses pensées. Et surtout, pas FOUTUE de faire une phrase sans faute.

Mais vous savez c'est quoi le pire ?
C'est que Morille est persuadée d'être très lettrée.

Elle se casse le cul à chercher des tournures de phrases compliquées, des phrases qui ne veulent rien dire putain, avec des mots de vocabulaire complètement random, qui ne veulent pas du tout dire ce qu'elle croit, et avec toujours cette foutue attitude de quelqu'un qui ADORE s'écouter parler...

On dirait un croisement entre André Gide et Ribery. On dirait l'antithèse de Bernard Pivot. Morille, c'est la quintessence du pire du parler québécois. C'est la recherche la plus haute de ce qu'il y a de plus bas, c'est la raclure de cauchemars de profs de français, c'est de la torture, voilà ce que c'est, du sadisme, Morille, c'est un Hitler de six ans et demi, et ses phrases, c'est mon holocauste personnel à chaque putain de mot.

Et en plus de ça c'est une antivax.

 

Bref, je commençais un peu à grincer des dents. Je ne la voyais qu'un jour par semaine, mais elle parlait BEAUCOUP, et chaque phrase était plus insupportable que la précédente. Et comme elle adorait s'écouter parler, ça n'en finissait plus.
Et puis j'ai commencé à me rendre compte qu'elle adorer s'écouter parler pour deux raisons. La première étant qu'elle se croit (encore aujourd'hui) d'une très grande intelligence.
La seconde est que, tant qu'elle blablate, Morille n'a pas besoin de travailler.

Je brûle un peu la chronologie de mon récit. Je risque de revenir là-dessus, mais c'est pas grave. Il faut bien.

J'ai vu comment elle faisait. Avec tout le monde. Avec les intervenants. Avec les patients. Avec les bénévoles. Elle paaaaaarle et elle parle, et ça n'a ni queue ni tête, et elle oublie, elle revient, elle dérive, et on peut pas en placer une, et elle PARLE ENCORE, et bon Dieu vous avez l'impression qu'elle vous lâchera jamais, quand elle vous explique un truc il faut qu'elle vous sorte un pavé pour chaque détail à la con, chaque détail complètement inutile qui n'apporte rien au propos, car elle est absolument incapable de hiérarchiser sa pensée pour faire ressortir les informations essentielles du reste.

Une heure, deux heures, cinq heures se sont littéralement écoulées. Vous êtes avachi sur votre chaise, l'œil terne, rêvant d'être un petit oiseau et de vous jeter par la fenêtre. Pendant ce temps-là le travail s'est accumulé. Alors oui, Morille faisait des heures sup, mais je commençais à comprendre pourquoi. Et je commençais surtout à comprendre qu'elle s'était trouvé un bon pigeon pour faire sa paperasse pendant qu'elle s'écoutait parler.

Je crois qu'elle avait vraiment l'impression de travailler, avec ses foutus monologues. Elle se sentait vraiment productive. Efficace. Et sociale. Ce qui la rendait du coup encore plus insupportable, parce qu'elle était fière d'elle comme un paon alors qu'elle n'avait rien branlé, qu'elle venait juste de griller la moitié de sa journée en se roulant d'extase dans sa propre médiocrité.

 

Bref, je me sentais amère. Je ne savais pas encore trop dealer avec l'idée que ma mère avait le cancer. Qu'elle allait mourir. En parallèle, je suffoquais toujours autant avec le labo du Dr. D. Il y avait encore cette candidature pour le doctorat, pour laquelle je n'avais ni espoir ni énergie, mais qu'il me fallait bien porter jusqu'au bout, parce que bon, 20 000$ et 4 ans de ma vie. Il y avait l'hiver, il y avait le boulot de mon mari, il y avait ma rechute d'anorexie.

Et puis le COVID-19 est arrivé.
Comme quoi, faut jamais croire que le pire est déjà passé.

 

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The only thing that's real -2-

5 Mai 2021

Finalement, pourquoi faire une chose pareille ? Pour lutter contre le silence, certes, mais encore ?
J'imagine que ce que j'aimerais, c'est de pouvoir me voir objectivement. J'ai le sentiment que je n'aimerais pas beaucoup ce que je verrais. J'imagine qu'il est plus que normal de se retrouver à bientôt 30 ans et de ne pas être satisfait de ses choix, d'avoir des regrets, de ne pas aimer la personne qu'on est devenu.

La différence, c'est que je ne veux pas forcément changer. Je ne veux pas devenir radicalement une autre. Je suis qui je suis et ça me va très bien, même si je ne suis pas la fille la plus aimable, intelligente ou bienveillante du monde. Ça ne me dérange pas, de ne pas être sympa. Vraiment. Par contre j'ai horreur de la faiblesse caractéristique des gens qui refusent de se regarder dans un miroir. Qui se racontent des histoires. Qui pensent que le monde entier est à blâmer, que ce n'est pas de leur faute, qu'ils n'ont pas eu de chance.

Ce que j'aime, moi, ce sont les gens qui peuvent se regarder calmement et noter point par point tout ce qui les compose. Des gens qui s'assument même dans tout ce qu'ils ont de pénible et de détestable.

 

-

 

 

Morille avait dit vrai. La Boîte connaissait une crise sans précédent. L'ancienne coordinatrice avait été virée par la directrice dans les pires circonstances possibles, au terme d'une longue guerre sale qui avait impliqué beaucoup trop de personnes.
Dans cette histoire, a priori, vous n'aurez pas besoin d'arbre généalogique pour situer qui est qui. Par contre, il va vous falloir retenir un détail : la chef du service de bénévolat est aussi la directrice de la Boîte. Ce sont deux entités différentes, situées à des endroits différents du même hôpital, mais avec la même responsable, que nous appelons ici Céline.

C'est Céline qui a viré Minnie, la coordinatrice de la Boîte. Morille, de base, était stagiaire pour le Bénévolat —  donc elle travaillait déjà pour Céline. Céline a simplement embauché Morille dans la Boîte, à la place de Minnie.

Vous allez voir, toute cette histoire a régulièrement des relents de renfermé. Ce sont souvent les mêmes personnes des mêmes cercles qui tournent ensemble dans un gigantesque jeu de chaises musicales. L'une n'est pas encore partie que l'autre la remplace. Untel est muté, hop, on pistonne direct quelqu'un qu'on connaît et qu'on cherchait à placer depuis longtemps. Parfois, il y a des offres d'embauches officielles, parce qu'ils sont bien obligés, mais tout se joue à demi-voix dans les couloirs et les encadrements de porte.

 

Michel, donc (team Bénévolat), m'a confirmé à demi-mots l'histoire de Morille. Minnie était partie en claquant la porte. Elle avait organisé une mutinerie. La moitié de l'équipe était partie avec elle. Elle avait détruit des fichiers, menti, caché des choses. C'était un bordel absolu. Morille, jeune stagiaire de son état, avait été catapultée coordinatrice d'un truc en flammes qui prenait l'eau à vitesse grand V. Il lui fallait donc un coup de main urgent.
 

Intriguée, j'ai parlé à Céline. Elle m'a demandé si j'avais un lien spécifique avec les gens atteints de cancer. Naïvement, j'ai répondu non, car je ne savais encore rien au sujet de ma mère. J'ai juste expliqué que j'étais disponible tout de suite, que j'attendais de voir si j'étais prise au doctorat, mais qu'il y avait peu de chance de toute façon et que je serais ok pour un temps plein à partir du mois de mai.
C'est tout.
C'était pas vraiment ce qu'on appelle un entretien d'embauche.
Jusqu'à la dernière minute, je n'ai pas vraiment cru que j'étais embauchée, en fait. On m'a juste dit "Ouais ok", viens tel jour à telle heure. Je n'ai pas signé de contrat. On ne m'a pas demandé de photocopie de mon visa. La veille de mon premier jour, j'ai juste reçu un mail du comptable qui me demandait un RIB. Et c'est comme ça que j'ai été embauchée à un jour par semaine pour commencer.

 

Juste avant de commencer officiellement, j'ai appris que ma mère avait le cancer. J'en ai touché un mot à Céline. Je ne réalisais pas encore tout à fait ce que ça voulait dire, je ne savais pas très bien ce que je ressentais par rapport à ça. Je me disais, un peu circonspecte quand même, que ça me ferait parfois un peu d'émotion de rencontrer des gens qui avaient eux-aussi le cancer. En vrai, je n'y croyais pas trop, mais je préférais être honnête avec Céline. Au cas où.

 

 

Effectivement, la Boîte était un bordel absolu. L'équipe travaillait avec les bénévoles de l'hôpital, mais techniquement ils n'avaient pas vraiment de lien avec eux. Ma mission, à l'embauche, était de créer un petit guide à l'usage des nouveaux bénévoles, dans lequel j'expliquais les différentes zones du centre d'oncologie. Ça, c'était l'objectif officiel. L'objectif officieux, qui était bien plus important, était de faire un outil qui aiderait à ce que tout ne parte plus en vrille. Comme je le disais, la plupart des bénévoles étaient partis en même temps que Minnie, scandalisé par les pratiques de Céline. Ils avaient même organisé une pétition en ligne pour qu'elle soit réembauchée. Or, non seulement ça faisait une mauvaise pub auprès des patients, mais en plus la Boîte ne pouvait pas du tout tourner sans bénévoles. Il n'y avait pas une thune. Il était impossible d'embaucher de vrais employés. Sans esclaves bénévoles, il n'y avait plus qu'à mettre la clef sous la porte.

Ma véritable mission était donc de créer un outil qui 1) brosserait les quelques bénévoles restants dans le sens du poil 2) aiderait les nouveaux bénévoles à ne pas paniquer devant l'ampleur de la tâche qui les attendait 3) mettrait au clair un point ESSENTIEL : les bénévoles appartiennent au service de bénévolat, la Boîte ne devait avoir AUCUN pouvoir sur eux.

 

Ça, c'était ma mission. La raison pour laquelle j'ai été embauchée. Un jour par semaine, j'étais payée (une misère) pour ça. Mais très vite, on a commencé à m'expliquer un truc relativement secret : Morille devait partir pour un congé sabbatique d'un an, au cours duquel elle devait traverser l'Inde.
Je vous dis ça maintenant, comme ça, ça a l'air fantastique, un an de baroud en Inde, sac sur l'épaule avec son amoureux. Mais quand on connaît un peu Morille, l'idée est quand même à hurler de rire.
Son départ était prévu pour juillet 2020, il me semble. Du coup, le plan, c'était que je prenne sa place pendant un an. À son retour, l'objectif pour Céline était d'embaucher Morille à ses côtés, à la team Bénévolat. Quant à moi, et bien si tout se passait comme prévu je passerais tout simplement en CDI, et puis voilà.
Mais ça, fallait pas trop l'ébruiter. C'était un secret. Pourquoi ? Et bien parce que je crois que Céline n'avait pas trop le droit de s'y prendre comme ça. Une place dans la team Bénévolat, c'est tout de même un job de fonctionnaire, payé par l'état, syndiqué, avec plein d'avantages, des assurances médicales de fou... Alors en théorie tout le monde doit avoir sa chance, et ça devrait être que le meilleur gagne. Ça ne devrait pas déjà être réglé en off. Ça parle, dans un hosto, ça convoite la place de l'autre, et c'est bien normal. Si on devait apprendre que Céline garde les meilleures places pour ses petits protégés, ça chaufferait pour ses oreilles.

J'ai donc commencé à apprendre toutes les tâches de Morille dans un secret tout relatif. Les gens se demandaient un peu ce que je foutais là, et pas moyen de leur dire que j'étais la prochaine responsable des lieux. La boss, c'était Morille. Moi ? J'étais à peu près au même grade que les bénévoles. Stagiaire, tout au plus. Sauf que bon, dans les faits, je commençais peu à peu à faire le même travail que Morille.

Vous voyez venir le problème ?
 

En vrai, Morille avait pas mal de taf. Sa prédécesseuse, Minnie, bossait 50h par semaine. C'est beaucoup, surtout quand on sait qu'elle n'en était payée que 37.
Déjà, là, je me disais que Minnie avait peut-être eu des raisons de devenir folle et de faire une mutinerie...
Du coup, Morille se retrouvait elle aussi à faire des heures sup non payées de fou. Elle ne prenait jamais sa pause déjeuner, elle partait tard le soir, une ou deux heures après la fermeture...
Dès le début je lui ai dit que ce n'était pas acceptable. Que c'était même inadmissible. Mais elle me répondait que c'était son deal avec Céline : elle fermait sa gueule pendant six mois, ensuite elle partait en vacances un an, et à son retour une place de fonctionnaire l'attendrait.
J'avais de la solidarité pour Morille. Vraiment. C'était vraiment le bordel, le système de la Boîte était extrêmement archaïque et particulièrement absurde. Rien n'avait été informatisé, tout se passait sur des tableurs excel imprimés, il y avait des notes de partout, des listes d'attente à n'en plus finir, des montagnes de papier à aller chercher chaque jour à différents étages de l'hosto, des archives, du tri à faire... Il y avait des dizaines de transaction par jour, et chacune devait être 1) copiée à la main, avec les infos du patient 2) recopiée dans un reçu officiel 3) photocopiée deux fois avec le ticket de caisse 4) envoyée par la poste au patient, dans une enveloppe remplie à la main. Et ça, c'était pour absolument TOUT ce qu'il se passait, à savoir les dizaines de ventes, les dizaines de personnes inscrites à chaque service, à chaque groupe de soutien ou activité, et les dizaines de personnes qui rencontraient chaque jour les intervenants de la Boîte. Trente à cinquante reçus par jour à faire avant la fermeture, plus les appels, répondre aux messages, organiser les activités, gérer les petits dramas des bénévoles...
Et puis gérer Minnie aussi, qui ne digérait pas son renvoi, et qui continuait de venir squatter sur place avec ses patients préférés qui refusaient d'adresser la parole à Morille !

Ouais, non, c'était pas facile du tout pour Morille. Honnêtement. Je voyais bien qu'elle faisait de son mieux.

 

Mais progressivement, j'ai commencé à noter... d'autres choses. Trois fois rien, au début, ça n'avait pas beaucoup de rapport. Des petits détails qui me renseignaient sur Morille. Sur qui elle était. Quel genre de personne.
Il y a eu par exemple le coup de la lampe en cristal de sel. Vous savez, ce genre de lampes à la con, qui consiste en un gros bloc de sel coloré, rose ou blanc en général, à l'intérieur duquel on a planté une ampoule ?

 

 

Ouais, voilà. Cette connerie là. Morille en avait une sur son bureau. Et elle a commencé à m'expliquer que cette lampe avait des "propriétés". Que ce n'était pas n'importe quel cristal. Que ça aidait à se concentrer/ à se détendre/ à être moins malade.
Un peu gênée, je lui ai fait ma poker face sans oser lui dire que c'était du bullshit complet.
Erreur, grossière erreur ! Il ne faut jamais rater l'occasion de mettre les gens face à leur propre bêtise !

Et puis après elle a commencé à me dire qu'elle ne se faisait pas vacciner. Par peur des effets secondaires. Et tout le discours complotiste habituel.
Merde.
J'étais tombée sur une débile de complotiste qui travaillait auprès de personnes atteintes de cancer. Des personnes vulnérables. En immunodéficience. Et elle était en train de me dire qu'elle ne voulait pas se faire vacciner contre la grippe. Et elle me racontait qu'elle croyait à ces conneries de remèdes naturels et de cristaux magiques.
Ma mère avait le cancer. Je rencontrais chaque jour des gens terrorisés de sortir de chez eux car le moindre petit virus pouvait les tuer. Des gens qui se faisait démarcher par des connards de charlatans pour qu'ils achètent à prix d'or du sel d'himalaya et de l'eau de plantes magiques. Des gens qui étaient tellement désespérés qu'ils étaient prêts à tout. Et ces gens venaient chez nous, dans la Boîte, parce que c'était dans un hosto avec de vrais médecins qui pratiquent la vraie médecine et que tout de même, ils se disaient qu'ils pouvaient nous faire confiance.
Et cette connasse de Morille me disait qu'elle ne voulait pas se faire vacciner contre la grippe ?

J'avais commencé ce boulot avec beaucoup de bonne volonté, mais le coup des vaccins, c'est non. Je ne peux pas tolérer une connerie pareil. Pas à l'hôpital. Pas en oncologie.
 

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The only thing that's real -1-

23 Avril 2021

Je crois que je me donne encore un peu trop le beau rôle dans cette histoire. De quoi devrais-je honte, dans tout ce que je viens de raconter ? À part avoir choisi l'écriture plutôt que mon doctorat, je crois qu'il n'y a pas grand-chose de débattable ou de blâmable dans mes choix. Mais ne vous en faites pas, je vais tâcher de rester parfaitement honnête, alors le blâme devrait bientôt arriver.

Bien sûr, j'entends bien que vous grincez des dents quand je vous explique que je peux tuer mes émotions. Évidemment. Ce genre de déclaration pue le désespoir à plein de nez. Personne ne peut vraiment être fonctionnel à long terme en s'amputant de sa tristesse.
Après tout, j'ai fait psycho, alors je n'ignore pas à quel point tout ça est une mauvaise idée. Mais que voulez-vous que je fasse d'autre ? Que j'aille chez le psy ? Pendant des années j'ai essayé, ça ne m'a jamais aidé.

-

Il y a eu ce moment assez atroce où j'ai appelé mon petit frère, le futur infirmier. Un moment vraiment atroce. J'étais à la fac, seule dans un bureau, et j'ai appelé mon frère. Et nous nous sommes vus, chacun miroir de l'autre, retenir nos larmes et lutter contre l'immense douleur qui nous serrait la gorge. Mon pauvre petit frère. Il fallait que je le rassure, que je lui dise qu'il n'était pas tout seul, qu'on serait toujours là l'un pour l'autre, ce genre de poncifs qu'on entend dans les films. Il fallait que je sois forte pour lui aussi. J'avais tellement envie de m'écrouler et de le supplier de me réconforter, mais je ne pouvais pas : l'aînée, c'est moi.

Mon frère était venu me rendre visite l'année précédente. À noël. Une surprise organisée par mon mari. Il a cohabité avec nous pendant une dizaine de jours, et j'ai été très surprise de voir à quel point il avait changé. Lui qui était si sensible, si gentil, s'était vraiment endurci depuis qu'il avait commencé ses études d'infirmerie. J'ai parfois eu un peu de mal face à ses réactions. Mais je me disais qu'il avait tout simplement grandi, et que son futur métier lui imposait certaines concessions...

Ce jour-là, sur skype, l'armure tentait de résister. Il pleurait, naturellement, mais ne s'est pas effondré. J'imagine qu'il avait très envie de le faire, tout comme moi. Mais il résistait. Il est fort, mon frère.
Malgré mes promesses, je n'ai pas été si proche de lui cette année. Un an après, on se dit qu'on s'en sort, qu'on continue. Il a traversé un certain nombre d'épreuves désagréables, mais au final il a quand même été diplômé. D'ailleurs, il part bientôt vivre à Paris avec sa fiancée.

J'ai conclu ce skype en lui disant que je rentrerai au plus vite en France. Tout était arrangé : je devais finir mon trimestre, et vers la fin avril/début mai je rejoindrais ma famille.

Depuis, nous savons tous ce qu'il s'est passé, fin avril début mai.

 

Mais avant de parler de cette période, faisons un petit retour dans le passé.

 

 

En janvier 2020, donc, quand je n'étais pas en train de mourir dans le labo de D, j'étais en train de faire du bénévolat à l'hôpital. J'animais un atelier de cuisine pour patients enfermés en désintoxication et/ou psychiatrie (les deux vont souvent ensemble, ou en tout cas finissent souvent par se rejoindre).
C'était chouette. C'était même super cool. Vraiment. Trois heures par semaine m'apportaient autant qu'une semaine de cours de fac. Et je ne vous parle même pas de l'enrichissement humain que j'ai eu. Ça m'a appris à parler aux gens, à les mettre à l'aise, à être humaine en fait, tout simplement. J'ai aussi appris à écouter, pour de vrai, et ça, c'est rare. Bon sang ce que c'est rare. Écouter pleinement, comprendre ce que veut dire l'autre, sans jamais croire qu'il y a quelque chose à redire ou à corriger. Sans donner son avis. Sans rebondir avec une expérience personnelle. Juste écouter les gens et rentrer dans leur vie, le temps d'une conversation.
Après ça, d'ailleurs, j'ai remarqué que de plus en plus de gens me racontaient leur vie, même en dehors du bénévolat. De parfaits inconnus, des amis qui se dévoilaient plus que voulu, plein de gens se sont mis à me confier des trucs. Des problèmes personnels. Des rêves. Des ambitions. Un passé compliqué. Unetelle me racontait sa boulimie passée. Un autre me parlait des problèmes de drogue de son cousin.

D'année en année, de trimestre en trimestre, je suspendais parfois mon bénévolat pour le reprendre plus tard. J'étais vraiment attachée à l'équipe de cet hôpital, et c'était une vraie bouffée d'oxygène dans ma semaine. Quand j'y allais, je me sentais bien, comme après une séance de sport.
Combien de fois je me suis dit "Bon sang, si je pouvais juste faire ça toute ma semaine et être payée pour le faire, ce serait génial".

Il y avait le gars qui m'avait recruté, appelons-le Michel. Français, et même Breton, il vivait au Québec depuis super longtemps. Assez pour avoir cet accent assez horrible des Français qui s'efforcent de placer un maximum d'expressions québecoises par phrase, avec des intonations bizarres à des endroits impromptus. L'accent des gens intégrés.
Ah, Michel, Michel... La calvitie bien établie, il aime les pantalons de couleur trop serrés, les chemises à motif et les vestes de costard. Combien de fois l'ai-je déjà vu avec des pompes de rando (en plein hiver à Montréal, ça se comprend), un slim rouge, chemise et veste de costard...
Michel n'était pas méchant. Il était même sympa. Moi je l'aimais bien. Malgré un certain nombre de sous-entendus graveleux. Malgré un certain nombre de regards insistants. Malgré une propension à ne jamais me laisser tranquille quand j'avais besoin d'avoir du calme dans la salle des bénévoles.
Quand il a appris que j'allais me marier, Michel a eu tout un tas de réactions bizarres. Pour être honnêtes, je ne me rappelle plus de toutes avec certitude. Mais en gros, ça allait sur le thème du "Mais pourquoi tu veux te marier, ça sert à rien, te marie pas, moi je me marierai jamais, je suis bien trop libre pour ça, si tu vois ce que je veux dire..."
Une fois, il a souligné ses arguments d'un regard toride (et là je vomis un peu, parce que quand même, bien qu'il ne soit pas au courant, Michel n'est vraiment pas un sex symbol), et s'est mis à me fixer droit dans les yeux en se mordillant la lèvre inférieure. Très gênant.
Une autre fois, il m'a juste envoyé par sms : "Tu vas me manquer...". C'était deux semaines avant mon mariage.

Bref, Michel était passablement un con, mais je n'avais pas tellement réalisé à quel point. Il était lourd, mais il n'était jamais allé trop loin (ça se débat). Et puis, quand je lui parlais, je me sentais vraiment valorisée.
Je me sentais unique.
Je me sentais utile.
Je n'avais pas compris à quel point Michel était justement payé pour ça.

Faire du bénévolat est très bénéfique pour un tas de raisons. C'est très enrichissant, socialement ça apporte beaucoup, c'est valorisant, bref, on prend soin de soi quand on s'engage dans un bénévolat. Ça, je le savais. Ce que je ne savais pas, c'était à quel point l'hôpital où je me trouvais poussais l'expérience. Pour moi, je venais pour aider les gens. Mais eux, l'équipe du service de bénévolat, ils étaient là pour aider les bénévoles. Les bénévoles étaient leurs patients. Leur mission étaient de prendre soin des petits papys et mamies qui venaient faire du bénévolat, de leur dire à quel point ils étaient de bonnes personnes, à quel point ils étaient fantastiques. À quel point ils étaient IMPORTANTS.

Faire du bénévolat, finalement, ce n'était pas du tout pour aider les gens : c'était surtout pour se faire brosser dans le sens du poil. Et ça, j'ai mis un certain temps à le comprendre.

 

Mis à part Michel, il y avait d'autres personnes, dont je ne reparlerai probablement jamais. J'ai la flemme de leur trouver un nom. Il y avait madame Bleu, la secrétaire, qui une fois m'a raconté que, quand elle était enfant, sa mère l'entraînait dans des enterrements. Des enterrements de gens qu'elles ne connaissaient pas. Elles s'y incrustaient. Pour se sentir tristes, pleurer un bon coup, et se sentir mieux après. Je sais pas vous, mais je trouve cette histoire assez dingue.
Il y avait aussi mademoiselle jaune, aux communications, tout à fait normal. Il y avait monsieur Vert, le binôme de Michel, très sympa, mais très bizarre aussi, je le soupçonne d'avoir un très gros TDA (sans hyperactivité). Il y avait aussi Céline, la big boss, qui avait un bureau à part, et que je ne voyais pas souvent (elle, j'en reparlerai souvent). Et puis il y avait aussi Morille.

Vous comprenez bien que Morille n'était pas son vrai prénom. Morille n'est pas un prénom. Morille est le nom d'un champignon. Mais pour des raisons purement personnelles, je trouve que ça lui va bien. C'est un peu pathétique de donner un nom de champignon à quelqu'un, je sais. C'est petit de ma part. Mais dès à présent, et jusqu'à la fin de mon interminable récit, retenez donc ceci : je ne prétends pas être une grande âme. Mon âme est petite et moche et sombre. Je suis mesquine. Je suis méchante. Je place mes coups bas, surtout quand ça concerne Morille. Et je n'en ai rien à foutre.

Morille, donc, était la stagiaire. Elle a mon âge, elle a fait une licence de travail social, et je crois que c'est à peu près tout ce que j'ai à dire d'objectif sur elle. Mais ne brûlons pas les étapes.

À ce stade de l'histoire, j'aimais bien Morille. Elle était marrante, toujours de bonne humeur et pleine de bonne volonté. Tout comme Michel, tout comme le reste de l'équipe, elle me faisait me sentir exceptionnelle. Et, boostée par ces éloges, je me démenais pour faire du bon travail. Je me suis tellement démenée que j'ai fini par être nommée bénévole de l'année (si si, je vous assure, j'étais censée participer à une cérémonie et tout, c'est la pandémie qui l'a annulée).

Morille a achevé son stage, je ne sais plus trop quand, à l'automne 2019 il me semble. On s'était dit au revoir, vite fait, c'était quand même pas ma pote pour autant. On s'était juste croisées une paire de fois.

Le temps passe, ma vie s'écoule.

Et puis, un beau matin où je faisais mon bénévolat, je suis tombée par pur hasard sur Morille dans un couloir. Je lui ai demandé ce qu'elle devenait, tout ça, et là elle m'a raconté qu'elle avait été subitement embauchée à...

Merde, faut que je trouve un nom pour ça aussi.

Quelque chose de très commun.

Disons "La Boîte".

Ouais, ça marche bien, La Boîte.

 

Morille venait d'être embauchée dans La Boîte. Ça se situait presque au sommet de l'hosto, en oncologie. La Boîte, en gros, c'était un truc similaire au service de bénévolat, mais spécialisé en oncologie. Elle venait juste de commencer parce que sa prédécesseuse s'était fait virer avec pertes et fracas, un gros bordel, et là elle se tapait un boulot monstre pour remettre tout en ordre.
"À tout hasard, vous embauchez pas ?
— Et bien justement..."

Moi je sentais bien que ça tournait au vinaigre avec le docteur D., ça faisait un moment que je me cherchais une alternative. Mais que faire avec juste une licence de psycho ? Rien. On peut rien faire. Mais les gens du service de bénévolat, je les voyais bien, je me disais que franchement, je pouvais faire la même chose. It wasn't rocket science, comme on dit de nos jours.

 

Quelle coïncidence, tout de même. Quelle putain de coïncidence. Si j'étais partie 5 minutes plus tôt ou plus tard, je n'aurais pas croisé Morille. Si je n'avais pas eu une bonne journée, je ne lui aurais probablement rien dit. Quand j'y pense, il y a fallu que tellement d'éléments s'accumulent de mois en mois pour en arriver à ce point... Il y avait eu cette conversation avec Aline, au labo, sur que faire avec juste un bac de psycho... Il y avait eu ce moment avec Morille, où elle m'avait racheté de nulle part du matos flambant neuf pour mon atelier...
Pour me retrouver finalement là, à parler à Morille, puis à Michel, pour savoir un peu ce qu'il s'était passé dans La Boîte. Et s'ils cherchaient vraiment quelqu'un.

 

Mais ça, ce sera pour un prochain épisode.

 

 

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An empire of dust -7-

20 Avril 2021

Ce qui me tue le plus, ce sont les gens qui répondent à ma colère, ma peur et ma tristesse par des sourires mièvres et des leçons de vie. Ceux qui me tiennent à me raconter comment à travers telle épreuve ils ont réussi à se rapprocher de leur mère, leur frère, leur cochon d'Inde. Qu'est-ce que ça peut me foutre ? Rien. Rien du tout. Et pourtant ils me racontent leur vie alors que c'est moi qui vais mal, comme si je pouvais les prendre en exemple et m'inspirer de leurs actions.
Je déteste ces gens. Je les hais du plus profond de mon cœur. Ces gens, je leur crache à la figure. Ils n'ont aucune intention de m'aider : tout ce qu'ils veulent, c'est ne plus me voir triste ou en colère, parce que ça les met mal à l'aise. Ce qu'ils prennent pour de la compassion, ce n'est rien de plus qu'un putain d'égoïsme.
Ces sourires dégoulinants qui me racontent la beauté de la vie et l'importance de profiter de l'instant présent, je les vomis.

 

-

 

Il faudra peut-être que je trouve un autre titre. Tout ce récit est bien plus long que prévu, peut-être devrais-je le scinder en plusieurs parties ?
Voyons voir, comment pourrais-je appeler cette deuxième partie... Si jamais tu as une idée, lecteur, tu pourrais me l'écrire. Oui, lâche un com.
Haha. C'était une blague. Je sais bien que tu ne le feras jamais.
Tu ne l'as jamais fait.
Alors ce n'est pas aujourd'hui que tu commenceras.

 

 

Il y a eu une période un peu flou, qui n'a pas duré longtemps. L'attente, les examens, rencontrer les médecins, décider de ce qui allait se produire... Tout ça m'a paru durer une éternité. Et maintenant que c'est loin, je n'en ai plus tellement de souvenirs...
Très rapidement, il a été décidé que ma mère se ferait opérer. La biopsie avait échoué, je ne sais trop pourquoi, et le plus simple était encore d'ouvrir pour voir à quoi ressemblait la tumeur. En fait, le chirurgien avait espoir de pouvoir directement retirer la partie infectée du lobe pulmonaire : dans le cancer du poumon, c'est encore la meilleure façon de guérir. Mais rien n'était promis, rien n'était fait, il s'agissait avant toute chose de jeter un œil ; la décision se prendrait directement sur le billard.

J'avais un examen, ce jour-là. Je l'ai bien réussi. Faut dire que la matière n'était pas très difficile.
J'ai appelé mon père en sortant de la salle.

 

Étrange idée que d'imaginer un gars vêtu de papier se pencher sur la poitrine de ma mère, l'ouvrir, déplacer la peau, les seins, tout ça. Étrange vision, lui par-dessus le cœur nu de ma mère. Battait-il lentement ? J'imagine que oui, avec l'anesthésie. Faisait-il du bruit ? Est-ce que ça fait du bruit, un cœur qui bat à l'air libre ? Et puis quel aspect avait-il ? Cette histoire de fuite de la valve mitrale, c'était toujours d'actualité ? Il y avait-il beaucoup de gras, le cœur semblait-il fatigué ?
Et le poumon ? Comment on opère un poumon ? Il faut le faire à travers les barreaux de la cage thoracique ? Est-ce qu'il continue de se gonfler ? J'imagine que oui. Comment faire, sinon ? Il y a peut-être une machine qui permet d'alimenter le sang en oxygène, le temps d'amputer le lobe défaillant...

Le chirurgien avait donc ouvert. Il était venu, il avait vu, et il avait laissé tomber.
"Plèvre d'aspect granuleux". Je ne savais même ce que c'était qu'une plèvre. Je me disais, so what ? toutes les plèvres sont dans la nature. Celle de ma mère n'était pas lisse, et alors ?
Et alors c'était suspicieux, et le chirurgien a décidé ne pas retirer le poumon. Parce que si la plèvre était atteinte, alors il était parfaitement inutile de retirer la tumeur : cela n'aurait eu pour effet que de fatiguer grandement ma mère, sans rien ajouter à ses chances de guérison.

J'ai pu parler à ma mère quelques jours plus tard...
Je ne l'avais jamais vu dans cet état-là. Elle avait terriblement mal, elle était sous morphine, dans un état... Elle pleurait beaucoup, croyait qu'on se moquait d'elle. Et surtout, elle était désespérée. Elle tenait tellement à ce qu'on lui retire cette foutue tumeur. Elle s'endormait pleine d'espoir, mais à son réveil, le cauchemar continuait.

Moi je me disais, bon, allez, c'est chiant, mais la chimio c'est pas pour les chiens, on va te retaper la plèvre et puis ce n'est que partie remise ! Toute cette opération m'avait semblé bien précipitée, là au moins on avait vu de quoi il en retournait, on allait pouvoir préparer un beau plan d'attaque...

 

Non.
 

 

 

Il n'y aurait pas de plan d'attaque.

 

 

 

Il n'y aurait rien du tout.

 

 

 

Je ne sais plus quel jour c'était. Je ne sais plus ce que j'ai fait avant, ou après. Je n'ai que le souvenir de mes parents, sur skype, qui m'annonçaient que les résultats étaient tombés. Peut-être m'ont-ils envoyé un message pour me demander si j'étais là, peut-être ai-je envoyé chier ce que j'étais en train de faire...

"C'est incurable."

La seule chose dont je me souvienne, c'était ensuite ma mère qui pleurait, et qui me disait combien elle était désolée. Comme si c'était de sa faute. Comme si elle s'était laissée allée. Peut-être s'est-elle imaginée que c'était à cause des deux cigarettes et demi qu'elle avait fumé à 18 ans... À moins qu'elle n'ait cru qu'il s'agissait d'une faiblesse toute personnelle, d'une erreur d'attention.

Encore cette douleur atroce des larmes retenues, des joues brûlantes, cet étouffement horrible. D'une main, j'envoyais ce mot, ce terrible mot d'incurable à mon mari par sms. Il est rentré aussitôt. Je l'ai attendu allongée dans le lit, assommée par la nouvelle, les yeux au plafond. Je me sentais complètement écrasée. Je ne sanglotais pas encore, mais ça n'allait pas tarder. Il me prit dans ses bras, et je sentis les larmes couler à nouveau, et soudain ce fut l'explosion.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré.

Après, je me souviens d'avoir été debout dans ma cuisine, les poings serrés posés sur le bord de l'évier, les yeux rivés vers l'extérieur. Avec toute la haine et la hargne et l'atrocité que je pouvais ressentir, je me suis efforcée de bloquer toute émotion. C'était trop douloureux. C'était trop grand, trop lourd, si je me laissais aller à ces sentiments, j'allais sombrer avec eux. Je ne pouvais pas me le permettre. Pas me permettre de retomber en dépression si loin de ma famille, et je ne pouvais certainement pas me permettre d'attirer les inquiétudes de ma famille : je n'étais pas celle qui était malade, et nous avions tous bien plus gros à gérer. Il fallait que je sois forte. Il fallait que je sois fonctionnelle, ne serait-ce que pour ma mère, pour mes frères, pour le reste du monde.
Je pouvais bloquer ces émotions. Je pouvais serrer les dents et refouler tout ce que je ressentais. Je pouvais réellement, physiquement bloquer la tristesse, barrer la route aux vagues de désespoir qui affluaient, et juste continuer à fonctionner. Je pouvais continuer de me lever, je pouvais faire la vaisselle, d'ailleurs je venais de m'y mettre, je pouvais ensuite mettre mon manteau, aller en cours, je pouvais agir comme si j'étais un robot.

Je pouvais serrer les dents. Seulement, cela impliquait que je cesse de parler. Simplement évoquer la situation, ou ce que j'étais en train de faire — évoquer cette interdiction des émotions à laquelle je m'astreignais — risquait de faire immédiatement céder toutes mes digues.

L'image, d'ailleurs, fonctionne très bien. J'avais l'impression d'être constamment en train de colmater une digue fissurée avec mon corps. Bras écartelés, je retenais ma respiration, trop concentrée pour pouvoir respirer.

Il n'y avait pas de "et après". Je pouvais rester en apnée indéfiniment. Je pouvais devenir ce genre de personne. En fait, il était impératif que je devienne cette personne.
Être cette personne qui fait preuve d'une force surhumaine et reste dans un contrôle absolu, sans jamais exprimer ce qu'elle ressent, c'était jusqu'à présent le rôle de ma mère. Elle l'a toujours tenu sans faillir, et tous les acteurs de ma famille, moi y compris, gravitons autour de cette force colossale. Ma mère est forte pour nous tous. Elle est notre pilier, notre bouée, notre toit. Elle est le ciment qui nous uni.
Le jour où elle ne sera plus là, je crains que nous ne volions tous en éclats. Et je crois bien que nous serons incapables de nous rattraper les uns aux autres. Nous ne communiquons pas, dans notre famille, alors comment pourrions-nous nous raccrocher ensemble ?

 

Depuis le jour où j'ai su qu'il lui restait peu de temps à vivre, et encore à présent, je me suis efforcée de devenir comme elle. Solide comme un roc. Imperméable à mes propres émotions. Je veux devenir le ciment qui nous maintiendra tous ensemble. Parce que si je ne le fais pas, qui le fera ? Et si je me laisse moi aussi aller à ce que je ressens, que m'arrivera-t-il ? J'exploserai, je n'ai aucun doute là-dessus. Je ne suis pas forte, je ne suis pas courageuse, je suis une petite merde à tendance dépressive. Je suis du genre à hurler à la mort que ma maman va mourir et que j'ai peur. Je suis du genre à m'ouvrir les veines et à m'enfiler cacheton sur cacheton jusqu'à tomber dans le coma plutôt que d'oser être seule avec mes propres pensées. Et ça, je ne peux pas, vous comprenez ? Je ne peux foutrement pas. Ma dépression, ma tentative de suicide adolescente ont déjà failli foutre toute ma famille en l'air. Pas question que je sois celle qui aggrave le malheur de tous en étant incapable de se contenir.

Hors de question.

Je préfère encore passer toute ma vie en apnée, avec tout ce que ça implique.

 

 

 

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An empire of dust -6-

13 Avril 2021

Souvent, les gens me demandent comment je fais. Je crois que c'est la pire de toutes les questions. Je ne sais pas comment je fais. Je l'ignore. Je ne fais pas. C'est le temps qui fait sans moi. Que je le veuille ou non, malgré mes cris et mes supplications, les secondes et les minutes continuent à m'embarquer. Sourdes. Muettes. Implacables. Et quand on me dit que je suis courageuse, j'ai tellement envie de gifler les gens : je ne suis pas courageuse, je suis impuissante, et c'est très différent.
Si je le pouvais, je tuerais le temps, et tous ceux qui vivent avec lui. Si ça pouvait faire la moindre différence, je n'hésiterais pas une seule seconde. Alors ne me dites pas que je suis courageuse putain. Je ne le suis pas. Je ne veux pas l'être.
Non, je ne veux surtout pas être courageuse.

 

-

 

Le vendredi suivant, le professeur D. m'a annoncé qu'il ne me prendrait pas au doctorat. Par mail. En mode "Tu peux corriger ça et ça, et oh, au fait, j'ai décidé de ne pas te prendre au doctorat."
J'étais dans le laboratoire ce jour-là. D était je ne sais où, en France je crois, pour un congrès. Lucie, une doctorante qui me supervisait pour ma thèse, semblait plus choquée que moi.
Le soir venu, tous les étudiants du labo sont allés à une conférence. Il y en avait à peu près tout le temps, à la fac ; quasiment toutes étaient suivies d'un vin et fromages, un open-bar quoi, et bizarrement il y avait toujours plus de monde après la conférence que pendant.
Il y en avait vraiment beaucoup, de ces open-bars. Au moins un par mois, plus tous les événements connexes : journée scientifique, journée du département, journée du labo, concours, soutenance de thèse, invité spécial... tout est bon pour picoler, en neuropsychologie. Et en neuropsycho, on ne picole pas qu'à moitié.
J'en ai vu quelques-uns, de ces apéros de 14h. Il y a beaucoup de beau monde, et c'est l'occasion de "réseauter".
Qu'est-ce que vous vouliez que je réseaute, moi ? Je ne savais rien. J'étais un petit caca. Depuis des semaines, j'avais l'impression que mon cerveau était bloqué à 20% de ses capacités. Je n'arrivais plus à réfléchir, j'étais constamment en mode survie, en mode vision tunnel. Moi, aller voir un directeur de laboratoire et lui parler de ses travaux ? Pour lui dire quoi, à part que je l'ai lu et que c'est cool ? Les seules questions que j'étais capable de poser étaient de niveau licence, et à ces questions, j'aurais pu trouver moi-même réponse. Pour un bien, il eût fallu que je prenne le temps d'explorer ces questions jusqu'à butter contre un mur, mais bon dieu, je n'avais pas le temps ; pour prendre ce temps, j'aurais dû ronger sur l'écriture. Comme c'était impossible, j'aurais dû supprimer un peu plus mes distractions, mais l'écriture prenait de toute façon tellement de place... J'imagine que c'était ça, la différence entre les autres et moi : la neuropsycho ne prenait pas toute la place dans ma vie.
Résultat, je me trouvais dans ces open bars et j'étais en mode camouflage. J'écoutais toutes les conversations, je perdais instantanément le fil. Surtout, ne pas parler. De toute façon, et c'est assez marrant, je ne parvenais pas à me faire entendre dans le brouhaha de la foule : j'avais beau crier et crier, forcer et augmenter les décibels, ma voix restait exactement à la même fréquence que le bruit de fond ambiant. J'ai vraiment essayé, mais je n'arrivais pas du tout du tout à me défaire de ce problème. Ce n'était pas plus mal, ça me faisait une excuse.
À différents niveaux, on était à peu près tous dans le même bateau. Certes, les autres parvenaient quand même à raconter des choses pertinentes, mais dans l'ensemble, nous étions tous là pour la même chose : picoler le plus rapidement possible. Et à observer tout le monde (puisque je n'avais que ça à foutre), je me rendais compte de petits détails... Un sourire un peu trop crispé, un comportement pas si normal, une allusion à une situation personnelle compliquée.
Lucie, par exemple, était complètement rongée par l'anxiété. Elle s'épuisait à la tâche et était tout à fait brillante, mais pour elle rien n'était jamais suffisant. Tout ce qu'elle faisait dans la vie devait être en rapport avec la psycho, et elle était parfaitement incapable de s'autoriser la moindre distraction. Elle ne cessait de se comparer à Aline, entrée en même temps qu'elle au doctorat, et probablement 150 de QI ; Aline, si belle, si intelligente, si maigre aussi, elle qui ne se nourrissait que d'un smoothie par jour, qu'elle sirotait sur toute l'après-midi. Par chance, il y avait aussi Mathis, doctorant tout neuf qui venait d'entrer cette année-là dans le laboratoire ; Mathis, qui avait une bouteille de whisky dans le tiroir de son bureau. Mathis qui avait encore des distractions, comme par exemple se mettre de grosses murges. Mais que dire, que dire des autres ? Des plus âgés, ceux qui avaient réussi ? Il y avait Alice, belle et terriblement intelligente, qui donnait la moitié des cours de licence du prof D. Elle avait les cheveux poivre et sel, et était tellement gentille. Il me semble qu'elle attendait d'être docteur pour s'autoriser à avoir des enfants.
J'entendais qu'untel, directeur de labo, vivait en colloc. Lors d'une présentation, j'avais vu l'écran de son mac, et le gros dossier "DIVORCE" qu'il n'avait pas rangé. Unetelle ? 60 ans, célibataire depuis toujours. L'autre ? Ça ne comptait pas, elle était Asperger. Et celui-là ? Oh, lui je l'aimais beaucoup, mais il avait le nez si couperosé que c'en était gênant...

Franchement. Très franchement. Je crois bien que tout le monde allait mal, d'une façon ou d'une autre. Tous avaient en tout cas fait le choix de se consacrer à l'université, et de sacrifier d'autres parties de leurs vies. En vrai ? Je pense que j'aurais pu devenir doctorante, moi aussi, mais uniquement si j'avais cessé d'écrire. Tout ce temps passé à écrire et lire et réécrire et relire, il y en avait assez pour remettre mon cerveau en marche et quitter le mode survie. S'il y avait eu plus de livres de théorie que de fiction dans ma bibliothèque, j'aurais réussi. Mais j'ai choisi d'écrire, et voilà où ça me mène aujourd'hui.

 

Ce vendredi-là, j'ai bu. Peut-être plus que d'habitude, mais pas spécialement plus que les autres. Les autres, d'ailleurs, m'affichaient un soutien sans faille. Tous me regardaient comme si je leur avais annoncé que j'avais la leucémie, mais moi je ne me sentais pas si mal.
Aline, l'anorexique avec qui j'avais passé tous mes samedis pour poser des casques EEG, m'a dit qu'elle me considérait comme une amie, et qu'elle était désolée de ne pas avoir été plus présente pour moi au cours des semaines précédentes. C'était gentil de sa part, mais j'étais franchement extrêmement surprise : nous n'avions pas passé tant de temps que ça ensemble. Pourquoi se sentait-elle si responsable ?
"Oh tu sais, Aline, je ne le vois pas comme un échec."
Ce regard si admiratif de tous, lorsque j'ai dit ça, c'était impressionnant. Que je ne sois pas en train de préparer mes obsèques en vu de mon suicide à venir leur semblait d'un courage littéralement incroyable. Je crois que c'est à cette seconde que j'ai été convaincue d'avoir fait le bon choix.

 

Bien sûr, ça ne m'a pas empêché de pleurer. Le soir venu, je suis rentrée en chancelant un peu. Et d'un coup, je me suis sentie épuisée, si épuisée, je crois que jamais je ne m'étais sentie aussi vide. Je me suis assise, et j'ai eu l'impression que le sol s'effondrait sous moi. Malgré mes convictions, j'avais tout de même un peu d'amertume d'avoir manqué ce putain de doctorat. Mais j'étais surtout terrorisé. Ma mère avait le cancer, putain, le cancer du poumon, le plus mortel de tous, et moi j'étais là, à près de 6000 km, et je passais mes vendredis soirs à picoler en essayant vainement de passer pour ce que je n'étais pas.


L'expatriation avait toujours été mon rêve. J'avais une véritable souffrance depuis l'enfance, d'imaginer la vie dans tous ces pays que je ne verrais jamais. Je voulais ressentir au plus profond de moi les différences, de culture, de climat, d'habitude, de traditions, les différences entre les gens. Je voulais voir de nouvelles façons de penser, de s'habiller, de manger. Je voulais avoir à tout redécouvrir de A à Z, de comment faire ses courses pour le petit dej jusqu'à comment rédiger son testament.

À ce niveau-là, j'ai été servie au Québec. Bien que je ne sois même pas sortie de l'Occident, la différence m'a engloutie jusqu'à suffocation. La France, que je croyais détester, me manque toujours à un point inimaginable... même si ses inconvénients me semblent désormais insupportables. C'est mon pays, le seul, et il en sera toujours ainsi. Je serai toujours Française avant toute chose, où que j'aille et quoi que je fasse. Et ces dernières années, j'ai lutté durement contre moi-même pour ne pas péter un plomb, brûler tout ce que j'avais construit au Canada et rentrer purement et simplement. J'ai profondément haïs les Québécois, l'Amérique du Nord, le capitalisme, les gratte-ciels, tout. J'ai tout détesté jusqu'à la nausée. Mais je me suis aussi battue contre moi-même pour être rationnel : rien ne m'attend en France, et ce serait vraiment une erreur de rentrer. J'ai toujours l'espoir de parvenir à rentrer à un moment donné, dans dix ans peut-être... quand je serai publiée... mais même là, est-ce que je le ferai ? Je suis riche ici, j'étais pauvre là-bas. J'ai tellement d'options devant moi ici, alors qu'en France, rien ne me semble possible. Je ne veux pas construire ma vie à Lille, Armentières ou Roubaix. Je suis peut-être Française corps et âme, mais je n'ai plus rien à faire là-bas.

Reste la question de ma famille...
Depuis cinq ans, ils changent. Je les vois l'été, parfois à Noël, et je les reconnais de moins en moins. Leur vie continue et ils se construisent des trucs sans moi. Je ne parviens pas à mettre le doigt dessus, mais je le vois bien : mon absence a été comblée. Et c'est tant mieux, vraiment, je ne veux qu'ils souffrent. Mais j'avoue que je me pose souvent la question : à la fin de tout, quand nous serons grabataires, que je n'aurai pas vu grandir les enfants, que j'aurai été absente aux mariages et aux enterrements, quels seront mes regrets ? Est-ce que réaliser mon rêve d'expatriation en aura valu la peine ?

Cette question me bouffait, ces dernières années. Le cancer de ma mère l'a rendue complètement absurde.

 

J'avais donc un immense vide en moi, et je pleurais. Beaucoup. L'idée du doctorat venait de m'être arrachée. C'était comme m'amputer d'un bras gangréné : un soulagement, la chose à faire, et pourtant une horrible absence en définitive. Sans le doctorat, il ne me restait pas grand-chose à faire que de voir la nouvelle en face : ma mère avait le putain de cancer du poumon. Sans le doctorat, il me restait quoi ? J'avais foutu quoi, en quatre ans ? J'avais ramé, je m'étais éloignée de ma famille, j'avais coupé les ponts avec à peu près toutes mes connaissances, et j'arrivais où ? Nulle part. Pas au doctorat.

Au-delà du prestige qu'il inclut, l'idée du doctorat m'apportait surtout un réconfort : enfin, j'allais avoir un métier, des compétences reconnues et payées à leur juste valeur. Enfin, j'allais avoir une place dans la société. J'allais cesser d'être un parasite. Ça, c'était important pour moi. Mais tout ça, c'était terminé : D. ne me prendrait pas, et je ne connaissais aucun autre docteur. Il était trop tard pour les contacter.
Il m'avait prévenu, il m'avait dit de ne pas mettre tous mes paniers dans le même œuf... mais je n'arrivais déjà pas à en faire assez pour lui, comment aurais-je pu me présenter à d'autres en parallèle ?

Pas de métier pour moi, donc, pas de place dans la société. Mon vide intérieur se creusait. Et la peur s'y engouffrait à vitesse grand V.

À ce stade de l'histoire, j'avoue que j'avais encore un certain intérêt pour l'avenir. Le cancer, après tout, ça se guérit. Entrer au doctorat, généralement, prend aussi plusieurs essais. Je pouvais encore ramasser mes armes, et me préparer pour une nouvelle tentative l'année suivante : la plupart des candidats passent par cette étape. Même pour D., j'avais encore une chance : il m'avait autorisée à rester dans le laboratoire. Il me suffisait donc, pour l'instant, de bien terminer ce dernier trimestre, de continuer à faire bonne figure, d'assister aux confs et aux vinsetfromages, aux réunions de lab. Ensuite je pourrais souffler un peu, j'irais voir ma mère pour la soutenir dans son combat dans le cancer, elle allait guérir, puis j'allais retenter ma chance. Probablement pas chez D., il m'angoissait trop, mais il y avait un tas de champs en dehors de la neuropsycho. J'avais une affinité particulière avec une prof de psycho de l'éducation (avec qui j'avais failli faire ma thèse d'honneur...), j'aimais bien l'approche cognitivo-comportementale, et pourquoi pas laisser tomber la recherche pour ne faire que de la clinique ?

 

En plus, au même moment, je ne venais de trouver un job. Alors ça n'allait pas si mal pour ma pomme, finalement, j'allais même gagner un peu d'argent.

Ouais, ça n'allait pas si mal. J'avais quand même un plan.

Les événements en ont juste décidé autrement.

 

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An empire of dust -5-

12 Avril 2021

Je suis une statue. Figée dans mon propre corps, seuls mes yeux bougent par-dessus mon masque. Vas-y, finis donc ta phrase, je ne bougerai pas d'un millimètre, mes yeux plantés dans les tiens. Je ne t'aiderai pas. Je ne pousserai pas le moindre soupir, je n'aurai pas le moindre hochement de tête.

Mais tu n'es pas capable de finir ta pensée, et tes mots meurent sur tes lèvres. Désemparée. Le silence tombe entre nous, et je ne bouge toujours pas. Une seconde s'écoule. Puis une autre. Oui, oh que oui je t'ai bien écoutée. Mais ne compte pas sur moi pour jouer le jeu des relations sociales. Je n'ai aucune envie de faire semblant d'être compréhensive, et tout ce que je pense de toi s'affichera très clairement sur mon visage.

-

 

Après toute cette histoire, j'ai gardé le silence, comme me l'avait demandé ma mère. J'avais pourtant très envie de lâcher la bombe au milieu de chaque repas. De tout balancer à mes grands-parents. Selon vous, les parents doivent-ils être au courant de l'état de santé de leurs propres enfants ? Est-il un devoir de dire Papa, maman, je voulais juste vous dire que je vais mourir précocement ? Vu ma colère et mon angoisse après avoir appris moi-même la nouvelle, j'aurais tendance à croire que oui. Je crois plus que jamais qu'il est important de préparer les enfants à la mort de leurs parents...

Je suis rentrée au Canada le 30 décembre.
Le 31 décembre, ma mère se faisait conduire aux urgences par mon frère infirmier.
Pendant que moi je fêtais un nouvel an laborieux avec des amis, fatiguée par mes vacances et épuisée d'avance à l'idée de retourner au labo, ma mère croyait faire une crise cardiaque. Et elle ne m'a rien dit.

Je ne sais plus quand j'ai su, pour le 31 décembre. Je crois que ça a bien pris deux ou trois semaines pour que ma mère m'annonce qu'elle avait passé une radio des poumons.
Je vous avoue que perso, j'étais dans un tout autre type d'angoisse. Je commençai à comprendre que le Dr.D ne me prendrait pas au doctorat. Je m'en doutais, hein, mais on ne s'avoue pas facilement qu'on vient de perdre 4 ans et foutu 20 000$ dans le vent, surtout quand il s'agissait de rebondir après avoir déjà passé 5 ans et 30 000€ dans une impasse. En plus, ce n'était pas parce que j'étais en train d'aller dans le mur que ça m'autorisait à tout foutre en l'air : quoi qu'il devait arriver, il me fallait quand même terminer mon article pour l'Association des Neuropsychologues du Québec. Il me fallait quand même réussir ma thèse d'honneur. Surtout, il me fallait quand même réussir les examens qui me restaient. Et puis pour ne rien arranger, D. en rajoutait une couche quand ça l'amusait : quand il était d'humeur, il me disait que oui ouiiiii, j'avais toujours mes chaaaances... que quand je bosserai pour lui, que l'année prochaine, que ceci cela. Mais en bon psychopathe prof universitaire, il n'hésitait pas à me faire me sentir comme la pire des sous-merdes quand je toussais de travers.

Et puis bon, faut dire que c'était plus facile de me concentrer sur mon naufrage scolaire que sur la santé de ma mère.
À un moment donné, j'ai su qu'on avait vu une tâche sur la radio des poumons. J'avoue que je n'ai pas percuté. Dis comme ça, ça a l'air tellement évident, mais étonnamment, je me disais que ça ne pouvait pas être très grave. La radio avait dû être mal faite. Des aspérités, ça arrive. C'était peut-être autre chose, n'importe quoi. Et puis même ma mère allait dans ce sens-là : apparemment, elle avait lavé le studio de mon frère quelque part en novembre avec des produits très corrosifs, peut-être s'était-elle un peu abîmé le tissu pulmonaire, mais bon, rien de plus qu'une égratignure.
Vous commencez à connaître ma famille...

 

Et puis la nouvelle est tombée.
Je me souviens très bien. C'était un lundi matin. Le 3 février, en fait. La semaine précédente, j'avais vraiment rushé pour terminer ce foutu article de merde, celui qui me bouffait depuis l'automne. Et je m'étais tiré une magistrale balle dans le pied au passage. Mes relations étaient glaciales avec D., et mon ambition était simplement de parvenir à me lever chaque maton sans m'écrouler en pleurant.
C'est drôle, d'ailleurs. Ça faisait quelques mois que j'avais commencé à vandaliser les panneaux publicitaires de la fac. On se défoule comme on peut.
C'était un lundi matin, donc. Il faisait beau. L'aprèm, j'avais mon cours de psychopathologie. Un super cours donné par une prof vraiment à chier, beaucoup de lectures inutiles, et, il me semble, un examen imminent. J'étais seule dans mon bureau, en train de stresser et de galérer sévère pour avancer sur ma thèse. Et puis le téléphone a sonné. C'était mon grand-père.
Mon grand-père ne m'appelle jamais lui-même. Il a toujours trop peur de me déranger. J'ai eu beau lui dire cent fois que ce n'était pas le cas, il s'obstine à attendre mes appels en silence. Sauf cette fois-là.
"Allo... ?"
Il parlait vite, et son discours était ponctué d'impératif. Pas de place pour l'interrogatif, pour les suspensions, rien que des injonctions à ne pas s'inquiéter.
"Attends... quoi ?
— Ta mère va bien, je te dis, elle s'attendait vraiment à la nouvelle, et la vache, elle est courageuse ! Elle n'a pas paniqué, d'ailleurs elle n'a même pas voulu que ton père l'accompagne, non mais c'est BIEN, tu vas voir, ELLE VA BIEN. Alors oui, bon, d'accord apprendre qu'on a cancer c'est pas réjouissant, mais là c'est une BONNE nouvelle, si je puis dire, tu m'entends ? c'est une BONNE nouvelle, parce que là elle sait ce qu'elle a, et que maintenant, elle peut réagir. Elle peut se battre et se faire soigner. Alors c'est sûr, c'est grave, mais ta mère est courageuse, tu sais ? oui tu le sais, alors ÇA VA, ELLE VA BIEN."

Il parlait si vite, comme s'il voulait empêcher le silence de s'infiltrer entre ses mots, comme si ce silence lui faisait peur. Laisser de la place au silence, c'était perdre le contrôle, ne serait-ce qu'en partie, et qui sait ce qui allait se passer s'il perdait le contrôle ? Il ne pouvait se le permettre. Dans sa tête, il fallait impérativement qu'il me rassure et me convainque que les choses n'étaient pas si dramatiques. Probablement parce que j'ai un sévère passif de dépression et d'idées suicidaires. Dans les faits, vous aurez compris que c'était surtout lui-même qu'il voulait rassurer, en utilisant la seule méthode qu'on connaît dans ma famille : s'interdire de ressentir autre chose que de la détermination. Mon grand-père était donc déterminé à croire que les choses n'allaient pas si mal. Que ma mère serait déterminée à s'en sortir. Et qu'on vient à bout de tout et n'importe quoi avec du travail et de la ténacité.

Tout ce que j'ai pu lui répondre, moi, c'est :
"... Maman a un cancer ?"
Silence. Comme quoi, le silence n'est jamais très loin. Une éternité s'est infiltrée dans celui-là. Avec le recul, je me dis que j'ai dû le faire exprès. De poser cette question, de choisir ces mots-là, alors que tout était si évident. Je crois bien que j'ai imposé moi-même ce silence d'une seconde à mon grand-père, car c'était un moyen pour moi de lui hurler que Non, les choses ne sont pas normales, sa réaction n'est pas normale, pas plus que celle de ma mère, qui a carrément répondu "Génial ! Ah je suis contente, maintenant je sais ce que j'ai à faire !" quand on lui a annoncé qu'elle avait un cancer (Bah oui, elle voulait montrer au médecin qu'elle n'avait pas peur. Ce serait bien plus grave qu'on la prenne pour une chochotte.) .
"... Elle ne te l'a pas dit ?
— Non...
—Nonmaisc'estpasgrave,c'estmêmebien,c'estunebonnenouvelleparceque..."

 

Après tout ça, j'ai appelé mon mari. J'étais anesthésiée. Je comprenais les mots que j'avais entendus, mais ma réaction était... Ailleurs ? Une part de moi essayait d'adhérer au discours de mon grand-père. Mais une autre, plus silencieuse, se rendait bien compte de l'absurdité de la chose. Et surtout, de l'anormalité des réactions de tout le monde.
Mon mari est rentré en vitesse. Je lui ai vaguement dit que ce n'était pas la peine, et je crois que c'est ce qui l'a décidé à quitter le travail.
En l'attendant, j'ai appelé mes parents, qui m'ont confirmé la chose. Je crois que j'ai pleuré. De fatigue. De peur. Je crois que je me souviens bien de cette sensation terrible, celle des larmes qui coulent en silence, si douloureusement. La gorge qui se serre à en étouffer, le nez qui pique, les joues dévorées par la chaleur. Le souffle qui se brise, tant on essaye de tout retenir, et ces foutues larmes qui débordent et coulent quand même.
"Non mais c'est pas la peine de pleurer Albert, ça ne changera rien !
— Je ne pleure pas, maman, je ne pleure pas..."

Cette phrase, j'allais la répéter bien souvent...

 

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